Jacques Poitou
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Morphologie flexionnelle


Flexion et dérivation

Flexion = variation de la forme des unités lexicales en fonction de facteurs grammaticaux ; on distingue traditionnellement la déclinaison (nom, adjectif, pronom) et la conjugaison (verbe).

Dérivation = formation d'unités lexicales nouvelles à partir de matériel morphologique existant.


Caractéristiques distinctives de la flexion

Les morphèmes flexionnels n'affectent (en général) pas le sens lexical.

Mais voir en allemand la différence entre ich mag diese Stadt (j'aime cette ville) et ich möchte diese Stadt besichtigen (je voudrais visiter cette ville)

Les signifiants des morphèmes flexionnels sont relativement pauvres phonologiquement (et plus pauvres que ceux de la dérivation). En allemand, la seule voyelle présente dans les morphèmes flexionnels (ou suffixes flexionnels) est le Schwa (-e-).

Les morphèmes flexionnels sont généralement placés à la périphérie du mot (les suffixes flexionnels sont placés après les suffixes dérivationnels).

fr. sécur-is-eront, alld Ausstell-ung-en

Les catégories grammaticales qui déterminent la flexion ont un haut degré de pertinence.

En français, tout verbe (ou presque) a des formes d'indicatif présent et d'indicatif imparfait, alors qu'un suffixe dérivationnel comme -ation ne peut pas s'employer avec tous les verbes : *achévation, *crevation, etc.

En allemand, tout substantif peut avoir des formes correspondant aux quatre cas, alors qu'un suffixe dérivationnel comme -ung ne peut pas s'employer pour tous les verbes : *Machung, *Fahrung, *Arbeitung, etc.


Paradigmes flexionnels et catégories grammaticales

Paradigme flexionnel = l'ensemble des formes fléchies d'une même unité lexicale. L'extension du paradigme flexionnel dépend des catégories grammaticales qui l'affectent et du nombre de valeurs de chaque catégorie.

Les catégories grammaticales des langues indo-européennes sont le cas, le nombre, le genre, la personne, le temps, le mode et la voix. Mais elles ne sont pas pertinentes pour toutes les langues indo-européennes actuelles. Ainsi, en français, il n'existe pas de flexion casuelle. L'opposition actif passif est marquée non par des procédés morphologiques comme en latin (amo ~ amor), mais par des formes périphrastiques (aime ~ est aimé). La catégorie du nombre est pertinente pour l'adjectif en français et en allemand, pas en anglais. Et en allemand, elle n'est pertinente que pour l'adjectif en fonction d'épithète.

Allemand : catégories grammaticales et types de mots fléchis

  Genre Nombre Cas Personne Temps-mode
Valeurs grammaticales 3 2 4 5 5
Nom + +
Adjectif + + +
Verbe + + +

Remarques

1. Le substantif ne varie pas en genre, le genre est une propriété syntaxique du substantif : le genre se manifeste à l'extérieur du substantif par des contraintes sur le co-texte. Cf. der Tisch, *das Tisch, *die Tisch.

2. Personne. Le verbe a la même forme à la 1ère et à la 3e personnes du pluriel, qui ne peuvent être distinguées que par des pronoms différents (wir spielen, sie spielen). Il n'y a donc que cinq personnes. Si les trois premières correspondent à un sujet au singulier, les deux dernières ne correspondent pas nécessairement à un sujet au pluriel (voir l'emploi de la forme du type spielen comme "pluriel de majesté" (Wir, König von X, ...) ou comme "forme de politesse" (Herr X, Sie sind...) et l'emploi de la forme du type spielt, dans certains dialectes, comme "forme de politesse" vis-à-vis d'une personne unique).

3. Verbe. Selon la catégorie baptisée ici temps-mode, on distingue l'indicatif présent, l'indicatif prétérit, le subjonctif I présent, le subjonctif II présent et l'impératif.

4. Emploi non fléchi de mots susceptibles d'être fléchis : Das ist gut. Von Mensch zu Mensch. Ich gehe spazieren. Er hat viel gearbeitet. Ein blendend weißes Papier.

5. Degré de l'adjectif. A partir d'un adjectif (au positif) peuvent être obtenus deux adjectifs (eux aussi soumis au cas, au nombre et au genre) : le comparatif et le superlatif. A partir d'un verbe peuvent être obtenues trois formes dites nominales : un infinitif (= un nom ; das Essen) et deux participes (= deux adjectifs).

6. Les formes nominales du verbe. L'infinitif et les deux participes ne sont soumis ni à la catégorie de la personne ni à celle du temps-mode. En ce qui concerne l'infinitif, il faut distinguer l'infinitif préfixé ou non par zu, et l'infinitif substantivé qui varie en cas (Essen, Essens). Les deux participes peuvent avoir selon l'environnement des formes fléchies (en cas, nombre et genre) et des formes non fléchies – comme un adjectif.

Français : catégories grammaticales et types de mots fléchis

  Genre Nombre Personne Temps-mode
Valeurs grammaticales 2 2 6 8
Nom +
Adjectif + +
Verbe + +

Remarque

Temps-mode. Formes du verbe aimer (2e personne du sing. et 1ère du pluriel) : indicatif présent (aimes, aimons), indicatif imparfait (aimais, aimions), indicatif passé simple (aimas, aimâmes), indicatif futur (aimeras, aimerons), conditionnel présent (aimerais, aimerions), subjonctif présent (aimes, aimions), subjonctif imparfait (aimasses, aimassions), imparfait (aime, aimons), impératif (aime, aimons).

Anglais : catégories grammaticales et types de mots fléchis

  Nombre Personne Temps-mode
Valeurs grammaticales 2 3 4
Nom +
Adjectif
Verbe + +

Remarques

Flexion du verbe. Le verbe be, le plus complexe de l'anglais, n'a que trois personnes morphologiques (compte non tenu de la 2e du singulier, limitée à un usage religieux ; cf. présent : am, is, are ;  2e Sing. art). Sur la base de la troisième personne du singulier, on peut distinguer quatre temps mode (is, be, was, were). Mais pour un verbe faible régulier, il n'y a que trois formes distinctes (loves, love, loved). De même, les verbes faibles réguliers n'ont que deux personnes (loves, love).
La catégorie grammaticale du cas reste pertinente pour quelques pronoms : who, whom, whose ; he, him, his.


Analyse des formes : morphèmes flexionnels

L'analyse des formes fléchies repose sur leur comparaison.

Dans le cas simple, un segment de la forme phonologique du mot est présent dans toutes les formes fléchies du paradigme (fr. aim- dans le paradigme du verbe aimer). Il correspond à l'unité lexicale. La partie variable du mot peut alors être identifiée comme le signifiant des valeurs grammaticales. Ainsi, en latin, dans le paradigme de rosa, on peut distinguer ros- et -a, -am, ae, -is, etc.

Les formes fléchies sont inégalement complexes (cf. fr. aime et l'imparfait du subjonctif aimassions). Dans l'analyse de paradigmes flexionnels, il est souvent possible de distinguer une forme de base (éventuellement plusieurs) à partir de laquelle peuvent être construites les autres.

Pour les verbes faibles et réguliers de l'anglais, on peut considérer la forme d'infinitif (ou d'indicatif présent 1ère Sing. (play, learn, ...) comme la forme de base à partir de laquelle les autres sont construites à l'aide de suffixes (-ed, -s, -ing).

Pour le substantif allemand, on peut considérer la forme de Nom. Sing. comme la forme de base du paradigme substantival ; la forme non fléchie la forme de base du paradigme adjectival et pour le verbe, la forme d'infinitif dépouillée de -(e)n.

Les morphèmes flexionnels peuvent être des morphèmes additifs (des suffixes ou des préfixes, essentiellement) ou des morphèmes substitutifs (un segment phonologique est substitué à un autre).

Exemple de morphème additif : formation du participe II des verbes faibles en allemand avec le préfixe ge- et le suffixe -t (ge-spiel-t).

Exemple de morphème substitutif : formation du prétérit et du participe passé pour certains verbes forts anglais (pour sing, substitution de -a- ou -u- à -i-)

Quelques remarques

Allemand

– morphèmes substitutifs : essentiellement des alternances vocaliques (Umlaut et alternances dans les formes des verbes) ; cf. aussi mögen/mochten/möchten ; ziehen/zogen
– suffixes flexionnels (peu nombreux) -(e), -er, -(e)n, -(e)s, -(e)st, -em, -end ; cf. ich hab- / ich hab-e ; Lampe-n / Frau-en ; Kind-er ; Tag-es / Arbeitstag-s ; sei-st / sei-est ; schön-em ; arbeit-end
– distinction entre une forme de base et les formes qui sont construites à partir d'elle ; pour le nom et l'adjectif, la forme de base correspond au Nom. Sing., pour le verbe, à l'infinitif dépouillé du morphème d'infinitif (arbeit-)

Français

En français, il faut distinguer les réalisations orales et les réalisations écrites. Ainsi, sur le plan graphique, la plupart des substantifs ont une forme de pluriel en -s ajouté à la forme de singulier, mais à l'oral, hors phénomènes de liaison, la forme de pluriel est identique à celle du singulier. De même, pour le verbe, la distinction, pour les verbes du premier groupe, entre les formes d'indicatif présent aime, aimes et aiment ne vaut qu'à l'écrit.


Blocage et supplétion

Dans les paradigmes flexionnels, certaines formes sont bloquées (inusitées, inexistantes). Exemples :

– certaines personnes à l'impératif (raisons sémantico-pragmatiques)
– le nombre pour la plupart des noms propres (raisons sémantiques)
– les noms sans singulier (pluralia tantum) ou sans pluriel (singularia tantantum)

Exemples allemands : Eltern (Elternteil/Elter), Ferien, Gebrüder (Bruder), Geschwister, Kosten, Leute (Mensch?), Machenschaften, Personalien, Repressalien, Wehen, Masern ; Bau (Bauten), Regen (Regenfälle), Furcht (Befürchtungen), Liebe (Liebschaften), Versprechen (Versprechungen), Unternehmen (Unternehmungen).

Supplétion et formes supplétives

On appelle formes supplétives les formes fléchies d'une unité lexicale utilisées pour suppléer aux lacunes dans le paradigme flexionnel d'une autre unité lexicale.

Exemple du verbe être dans différentes langues

*indo-eur. sanscrit latin français gotique vha. allemand anglais
es-mi asmi sum suis im bim bin am
es-si > esi asi es es is bist bist .
es-ti asti est est ist ist ist is
es/s-mos smah sumus sommes si(j)um birum sind are
es/s-te stha estis êtes si(j)up birut seid are
es/s-enti santi sunt sont sint sint sind are

Les formes françaises du verbe être sont issues de deux verbes distincts, l'un est le verbe indo-européen présenté ici, d'un second verbe sont issues les formes en f- du passé simple et de l'imparfait du subjonctif ; pour l'allemand et l'anglais, le b- de certaines formes est de même origine que le f- de formes françaises, les formes en w- de l'allemand (war, wäre, gewesen) et de l'anglais (was, were) sont issues d'un autre verbe (mha. wësen).

Exemple du degré de l'adjectif

– allemand : gut, besser-, best-
– anglais : good, better, best
– latin : bonus, melior
– français : bon, meilleur


Classe flexionnelle

Les unités lexicales dont les formes flexionnelles (ou certaines formes flexionnelles) sont construites de la même manière constituent une classe flexionnelle.

Exemple du verbe allemand

– verbes faibles (prétérit en -t-) : verbes faibles réguliers (spielen, arbeiten), verbes faibles à alternances vocaliques : (a) nennen, (b) bringen, denken, verbes "prétérito-présents" (= les six verbes de modalité + wissen), dont chacun constitue une classe flexionnelle à lui tout seul, haben
– verbes forts : différentes classes selon les alternances vocaliques
Certains verbes ont plusieurs formes pour les mêmes valeurs grammaticales. C'est le signe d'évolutions en cours : schinden (Prét. schand, schund, schindete), brauchen (Subj. II brauchte, bräuchte), stehen (Subj. II stände, stünde)

Exemple du substantif anglais

– substantifs à pluriel en sifflante (table, book, glass),
– autres classes flexionnelles : pluriel identique au singulier (sheep), pluriels uniques en leur genre (chaque mot = une classe flexionnelle) : child/children, ox/oxen, mouse/mice, man/men, woman/women, etc.

Exemple du verbe français

Verbes du premier groupe (aimer), verbes du deuxième groupe (verdir) ; le "troisième groupe" est constitué de nombreuses classes flexionnelles.
Ainsi, pour les seuls verbes en -oudre, il faut distinguer : a) moudre (imparfait moulait), b) coudre (imparfait cousait), c) résoudre (imparfait résolvait, participe passé résolu), d) dissoudre, absoudre (imparfait dissolvait, participe passé dissous).


Distribution et motivation des allomorphes flexionnels

Les allomorphes sont (au moins partiellement) motivés par les propriétés (phoniques, sémantiques etc.) des éléments concernés.

Exemple du pluriel des mots allemands en -nis : pluriel en -e quel que soit le genre (Kenntnis, Ereignis).

Exemple du pluriel des noms allemands de parenté bisyllabiques à voyelle umlautable (Vater, Mutter, Bruder, Tochter par différence avec Schwester – voyelle non umlautable)

Exemple du prétérit des verbes anglais et allemands en -ing (sing, singen) – voir Bybee & Moder 1983.


Références bibliographiques

Bergenholtz, Henning & Mugdan, Joachim, 1979. Einführung in die Morphologie. Stuttgart/Berlin...: Kohlhammer. Urban-Taschenbücher 296.

Bybee Joan L., Moder, Carol Lynn, 1983. Morphological Classes as Natural Categories. Language 59, 2 : 251-270.

Bybee, Joan L., 1988. Morphology As Lexical Organization. in : Hammond, Michael & Noonan, Michale (eds.), 1988. Theoretical Morphology. Approaches in Modern Linguistics. .San Diego/New York/...: Academic Press. Pages 119-141.

Le Goffic, Pierre, 1997. Les formes conjuguées du verbe français. Paris : Ophrys.

Matthews, P.H., 1972. Inflectional morphology. Cambridge : University Press. Cambridge Studies in Linguistics 6.

Poitou, Jacques, 1992. Hétérogénéité et motivation en morphologie flexionnelle. La flexion substantivale allemande. Thèse d'Etat. Deux volumes. Université de Paris-VIII.

Poitou, Jacques, 1997. Les suffixes flexionnels en allemand actuel. Cahiers d'Etudes Germaniques 32 : 215-230.

Poitou, Jacques, 2004. Prototypentheorie und Flexionsmorphologie. Linguistik online 19, 2004.
http://www.linguistik-online.de/19_04/poitou.pdf.


© Jacques Poitou 2017.