Jacques Poitou
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Code linguistique


Les productions linguistiques sont conditionnées par la langue dans laquelle elles sont produites et qui est, en première approximation, partagée entre le locuteur et le destinataire du message : c'est la condition de l'intercompréhension.

Mais la définition de cette langue sur la base d'un usage commun, "normal" des utilisateurs, c'est-à-dire de la collectivité qui l'utilise, pose problème.

Il faut distinguer deux acceptions du terme de norme. On peut entendre ainsi l'usage ou un ensemble de prescriptions fixées par une autorité et par rapport auxquelles on peut évaluer des productions linguistiques. C'est la différence entre l'usage courant et le "bon usage". Une norme prescriptive implique la discrimination de ses violations, c'est-à-dire des fautes ou des erreurs.

Mais l'usage lui-même n'est pas une donnée homogène. Au sein d'une même collectivité, il est divers. Deux locuteurs d'une même communauté ne parlent pas exactement la même variété de la langue.


Dimensions des variations du code

Variations géographiques (dialectales)

Prononciations différentes

– les oeuvres – avec voyelle ouverte [9] ou fermée [2] comme à Lyon
– les -e- muets prononcés dans le sud de la France
– le -r- antérieur roulé dans certaines régions, etc.

Unités lexicales différentes pour désigner les mêmes référents

– chocolatine, pain au chocolat
– restaurant, pain
– flûte, baguette
– faire les magasins,magasiner (au Québec), etc.

Variations liées aux pratiques sociales différentes (variations sociolectales)

Variations liées au milieu socio-culturel

– l'emploi du subjonctif imparfait en français, inexistant dans les pratiques langagières de la plupart des milieux socioculturels (il eût fallu que vous le sussiez)
– la différence de la langue utilisée, p. ex. par Edouard Balladur et par José Bové à la télévision (dans une même situation de discours)
– l'emploi de certaines unités lexicales (les "gros mots", prohibés dans certains milieux)

Variations liées aux pratiques sociales spécifiques dans lesquelles sont engagés les participants à l'acte de parole

– les pratiques sociales différentes de l'enseignant : on ne parle pas exactement la même langue dans des réunions avec des collègues, des entretiens individuels avec des étudiants, en cours magistral, en TD, etc.
– les pratiques sociales différentes du médecin : l'article scientifique, la fiche du patient, la lettre au collègue, l'ordonnance, la conversation médecin-patient, la conversation avec les proches du patient, etc.
– les différents types de lettres que l'on peut écrire, et les formules rituelles qui les caractérisent : Je vous prie d'agréer, Monsieur, etc.

voirFormules de courtoisie dans le courrier administratif

– la différence entre la langue utilisée dans la correspondance-papier et le courrier électronique
– les langues de spécialités (parfois appelées technolectes) et la langue courante, etc.

voirDistinction oral-écrit

Variations liées aux individus (variations idiolectales)

Différences entre la langue des jeunes et la langue des plus âgés

– sens de cool (= décontracté, serein pour les "vieux", = bien pour les "jeunes")

Différences éventuelles entre le parler des hommes et des femmes ?

Variations diachroniques

Langue différente dans des textes anciens

Thomas Diafoirus dans le Malade imaginaire, en présence de celle qu'il devrait épouser : "Baiserai-je ?"


Variations et sphères de communication

Plus généralement, on peut distinguer plusieurs variétés de la langue selon les sphères sociales où elles sont employées, mais chacune de ces sphères peut être aussi marquée par l'usage de plusieurs langues.

– une première sphère comprend l'environnement familial ;
– une seconde sphère correspond au milieu social du locuteur (milieu professionnel, environnement géographique immédiat) ;
– une troisième sphère correspond à la communauté linguistique dans son ensemble (présente notamment au travers des médias) ;
– enfin, on peut considérer comme une quatrième sphère tout ce qui relève des internationalismes, voire de l'usage partiel d'autres langues dans des pratiques spécifiques mais indépendantes d'une communauté linguistique donnée (voir l'usage de l'anglais en informatique, malgré les versions dites "localisées", c'est-à-dire traduites, des logiciels et les efforts plus ou moins efficaces de certaines autorités – francophones notamment – pour en limiter l'usage).

Fondamentalement, la dynamique de l'usage des langues doit être envisagée par rapport aux pratiques sociales dans lesquelles elles sont utilisées. Et comme ces pratiques changent, pour un même locuteur, au fil de ses pratiques sociales différentes, le processus de l'acquisition de la langue et de ses variétés se poursuit lui aussi tout au long de la vie.


Variations du code et représentations du code

Problématique : comment sont perçues les variations linguistiques par les locuteurs de la communauté linguistique concernée ?

– exemple en France de la question de l'orthographe et du statut de la dictée (épreuve essentielle, dans l'école de la République, au certificat d'études primaire, sport national avec la dictée de Bernard Pivot)

voirOrthographe

En France, la tendance dominante peut être caractérisée ainsi :

– valorisation du respect absolu de la norme écrite prescrite, d'où dévalorisation des variations, c'est-à-dire des écarts par rapport à cette norme (le parler vulgaire, populaire, oral), b)
– valorisation de l'unilinguisme (en liaison avec l'idéologie républicaine) et dévalorisation (et répression pendant des décennies) des langues dites régionales (breton, alsacien, basque, occitan). L'unilinguisme a été considéré longtemps comme un facteur d'intégration sociale et culturelle, comme creuset de la République. Dans ce processus, l'école obligatoire et le service militaire (avec les brassages de population qu'il a impliqués) ont joué un rôle-clé.

Pour les communautés chinoises en France, le français est vécu comme un instrument indispensable d'intégration sociale et le mandarin (par différence avec le dialecte chinois parlé dans la famille) comme un atout dans la vie professionnelle future. Voir à ce sujet Boutet & Saillard (2001).


Question adjacente : la politique linguistique menée par les collectivités

Monolinguisme et plurilinguisme

Les cas de bilinguisme ou de plurilinguisme sont multiples : travailleurs migrants (et leurs familles), langues régionales, variations géographiques de la langue, etc.

On appelle diglossie la répartition fonctionnelle de deux langues. Chacune est inséparable des pratiques sociales dans lesquelles elle est employée : p. ex. le français à l'école, une autre langue dans la famille.

La question du rapport entre deux langues se pose au niveau collectif (situation fréquente de conflit) et au niveau individuel (changement de code selon les pratiques sociales).

Quelques exemples :

– les Berbères en Algérie : ils parlent entre eux berbère, parlent (et parfois écrivent) l'arabe, parlent et écrivent le français ;
– le cas complexe de la Suisse (cf. Cichon & Kremnitz 1996 in Moret 1996). Un Suisse allemand écrit en allemand, parle schwyzerdütsch avec d'autres Suisses allemands ; avec des Suisses romands, il parle allemand ou français ;
– les conflits linguistiques en Belgique (flamand vs. français) ;
– les migrants chinois en France parlent leur dialecte dans le cercle familial, utilisent aussi le mandarin (putonghua) comme langue de communication à distance avec des communautés chinoises (par l'intermédiaire de la presse et de la télévision), et le français à l'école et dans leurs rapports avec les gens extérieurs à leur communauté ;
– la situation de l'Allemagne après 1945 : si des situations de bilinguisme étaient fréquentes (dialecte et allemand standard) jusqu'alors, la période d'après 1945 a été marquée par un recul généralisé des dialectes du fait du brassage des populations (arrivée en Allemagne de l'Ouest et de l'Est des populations qui vivaient jusqu'alors sur les territoires actuels de la Pologne et de la République tchèque) ainsi que par le phénomène (non spécifiquement allemand) de l'urbanisation.

Dans la classe de langue étrangère, il y a également répartition fonctionnelle entre la langue maternelle des apprenants et la langue qui est l'objet de l'apprentissage. Mais l'hétérogénéité des classes rend la situation plus complexe encore : outre la langue étrangère enseignée et la langue de communication entre enseignant et apprenants, chaque apprenant a sa propre langue "maternelle". Un Kabyle apprenant l'anglais en France est souvent quadrilingue (berbère, arabe, français, anglais).


Références bibliographiques

Bilger, Mireille & Blanche-Benveniste, Claire, 1999. Français parlé – oral spontané. Quelques réflexions. Revue française de linguistique appliquée 1999, 4-2 : 21-30.

Blanche-Benveniste, Claire, 1997. Approches de la langue parlée en français. Paris/Gap : Ophrys. Collection l'essentiel français.

Boutet, Josiane & Saillard, Claire, 2001. Pratiques des langues chez les jeunes issus de l'immigration chinoise à Paris. Document en ligne, consulté le 2002-02-01.
http://www.linguist.jussieu.fr/~saillard/rapport_DGLF.html (lien caduc).

Boyer, Henri (ed.), 1996. Sociolinguistique : territoires et objets. Lausanne : Delachaux & Niestlé.


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