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Ecriture chinoise | Coréen | Japonais

Ecritures du vietnamien : caractères chinois et caractères latins



Trois pays qui ont fait partie de la sphère de civilisation chinoise ont aussi adopté son écriture pour transcrire leur langue. Mais dans chacun de ces pays, il a fallu adapter l'écriture à une langue autre que celle pour laquelle elle avait été constituée, et dans chacun d'entre eux, aussi, on a adopté plus tard un autre type d'écriture, dans le but de pallier aux difficultés de l'utilisation des caractères chinois. D'où une coexistence, diverse selon les pays, entre plusieurs types d'écriture. Ces trois pays sont la Corée, le Japon et le Viet Nam.

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Le Viet Nam, la Chine et la France

L'histoire des relations entre le Viet Nam et son grand voisin du Nord est tumultueuse. Pénétré par le commerce chinois depuis l'époque des Royaumes combattants (Ve-IIIe s. avant notre ère), le Nam Viet (qui couvre à peu près la moitié nord de l'actuel Viet Nam) a été annexé à l'empire du Milieu en 111 avant notre ère. Rebaptisé An Nam (= Sud pacifié), il n'a retrouvé son indépendance qu'en 939. Mais même après cette date, le Viet Nam (qui s'est appelé Dai Viet et, au XIXe siècle, Viet Nam) est resté tributaire de la Chine et par delà tous les conflits qui ont jalonné les siècles, l'influence culturelle de la Chine y est restée très forte.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la France a attaqué le Viet Nam et l'a placé sous sa dépendance, en le divisant administrativement en trois entités appelées par les Français Tonkin, Annam et Cochinchine, les deux premières ayant le statut de protectorat et la troisième de colonie. Les autorités coloniales entendaient bien y réduire l'influence de la Chine au profit de la leur, tandis que les mouvements nationalistes qui s'y sont développés dans la première moitié du XXe siècle ne voulaient ni de l'une ni de l'autre.

En 1954, la victoire des Vietnamiens sur l'armée française à Dien Bien Phu sonne le glas de la présence de la France en Indochine, mais l'indépendance n'est acquise et les dernières troupes étrangères chassées du Viet Nam que le 30 avril 1975 – après trente ans de combats contre le colonialisme français et contre la "guerre odieuse" (De Gaulle, 1967) que les Etats-Unis y mènent à l'initiative des présidents Kennedy et Johnson, et des centaines de milliers de morts.

La première écriture utilisée au Viet Nam a été l'écriture chinoise : d'abord écriture du chinois prononcé à la vietnamienne (chu nho – "écriture des lettrés"), puis écriture du vietnamien (chu nom – "écriture du Sud"). Sous l'occupation française a été adopté un système d'écriture avec l'alphabet latin (quoc ngu) tel qu'il avait été conçu plusieurs siècles auparavant par des missionnaires catholiques. Il a été généralisé après 1945 et il est actuellement le seul utilisé pour l'écriture du vietnamien.

N.B. Sur cette page, les noms des écritures sont écrits de façon simplifiée, sans les signes particuliers de l'alphabet vietnamien. Voici l'écriture exacte des noms des trois écritures :

diacritiques


Chu nho

Le chu nho n'est pas une écriture du vietnamien, mais une écriture du chinois, quelle qu'ait été la prononciation. Il est resté l'écriture officielle vietnamienne jusqu'au début du XXe siècle, hormis de courtes périodes (de 1400 à 1407 sous le roi Ho Quy Ly et de 1788 à 1802 sous les empereurs Tayson) aussi bien pour les documents de la Cour que pour la bureaucratie administrative et pour les concours de lettrés.


Chu nom

Un nouveau système d'écriture voit progressivement le jour, peut-être dès le VIIIe siècle et en tout cas à partir de la restauration de l'indépendance du Viet Nam (939), le chu nom – écriture du vietnamien, et non plus du chinois, avec les caractères chinois. Utilisé à partir du XIIIe siècle pour des œuvres littéraires, il n'a cependant jamais été l'écriture officielle. Non standardisée, cette écriture dont le maniement nécessitait la connaissance du chinois est restée l'apanage d'une élite.

Le principe du chu nom repose sur une double utilisation des caractères chinois, avec leur signifiant (ou l'équivalent vietnamien du signifiant chinois) ou seulement avec leur signifié. C'est le même principe que celui utilisé au Japon ou en Corée (avant l'adoption du hangul). Voici les principaux cas de figure.

N.B. Dans les exemples ci-dessous, zh = chinois, vn = vietnamien.

Mots d'origine chinoise

Le caractère chinois est utilisé avec le même signifié et avec la prononciation vietnamienne du chinois (sino-vietnamien).

shan

Mots vietnamiens

1. Utilisation d'un caractère chinois pour sa valeur phonétique ; donc : signifiants semblables dans les deux langues, signifiés différents.

nu

2. Création d'un nouveau caractère par combinaison de deux caractères chinois :

– utilisés l'un pour sa valeur sémantique, l'autre pour sa valeur phonétique

kou       co

 to        nam 

– utilisés tous les deux pour leur valeur sémantique

ren          tian

Ressources

– Dictionnaire chu nom (permet la recherche à partir du quoc ngu, de l'anglais, du mandarin, du code hexadécimal Unicode, etc.) sur le site de la Vietnamese Nôm Preservation Foundation :
http://nomfoundation.org/index.php?IDcat=52.


Quoc ngu

Historique

rhodes Le système de transcription alphabétique du vietnamien élaboré d'abord par les missionnaires, surtout des Portugais, a été codifié par un jésuite originaire d'Avignon, Alexandre de Rhodes (1591-1660), dans un dictionnaire vietnamien-latin-portugais édité à Roma (Rome) en 1651 : Dictionarium annnamiticum [sic] lusitanum, et latinum. Le dictionnaire proprement dit est suivi d'une grammaire, dans laquelle est expliquée la valeur des lettres.

Ce système de transcription avait pour les missionnaires catholiques une finalité pratique : il leur facilitait la traduction et la diffusion des textes religieux et était donc directement au service de leur propagande. Pendant longtemps, il n'a pas été utilisé en dehors de ces milieux.

 

– A gauche : portrait d'Alexandre de Rhodes (in Gourdon 1931 : 100)

– A droite : exemplaire du dictionnaire d'Alexandre de Rhodes, numérisé à la Biblioteca Nacional Digital du Portugal et téléchargeable sur http://purl.pt/961.

rhodes

C'est véritablement à la fin du XIXe siècle, sous l'occupation française, que ce système d'écriture s'est diffusé, à la fois sous l'impulsion des autorités coloniales et des mouvements anticolonialistes. Pour les autorités coloniales françaises, le quoc ngu avait l'avantage d'unifier l'écriture des deux langues utilisées – le français, pour l'élite, et le vietnamien, pour d'autres, qui n'étaient cependant qu'une petite minorité : on estime qu'en 1945, 80 % des Vietnamiens étaient analphabètes et seulement 10 % des enfants étaient scolarisés (chiffres de l'Encyclopædia universalis). Son adoption permettait de détacher le Viet Nam de l'influence chinoise : c'était, pour les autorités coloniales, un instrument au service de leur "mission civilisatrice" auprès des "indigènes annamites", comme on appelait les Vietnamiens à l'époque coloniale (*). L'utilisation du quoc ngu a été imposée en 1910 pour tous les documents publics.

(*) Dans plusieurs ouvrages pourtant postérieurs à la colonisation (Février 1959, Coulmas 1989, Calvet 1999), l'écriture vietnamienne est encore appelée "écriture annamite"... – A l'époque coloniale, Annam désignait uniquement la partie centrale du Viet Nam, mais les habitants des trois parties étaient appelés Annamites par les autorités coloniales. D'où la valeur péjorative qu'a pris ce terme dans le sillage de la longue lutte pour l'indépendance, en raison de son double lien avec les périodes de la domination chinoise du Ier au Xe siècle et française au XXe.

Cela ne s'est pas passé sans opposition : "Le quoc ngu imposé par la nouvelle administration française fut identifié au catholicisme dans un pays où se pratiquaient principalement le bouddhisme et le confucianisme. Surtout, il annonçait la perte de la souveraineté nationale, la déchéance d'une culture traditionnelle dont les lettrés rompus aux études chinoises furent les défenseurs les plus acharnés." (Nguyen Phu Phong 2001 : 157)

Mais les mouvements nationalistes et anticolonialistes ont aussi vu dans le quoc ngu un moyen utile pour le développement culturel du pays et pour son affirmation... face à la puissance coloniale, mais aussi et surtout face au grand voisin chinois sous la coupe duquel les Vietnamiens n'entendaient pas retomber.

Après la proclamation de l'indépendance par Ho Chi Minh le 2 septembre 1945 et la création de la république démocratique du Viet Nam, l'utilisation du quoc ngu a été généralisée, en même temps qu'une puissante et efficace campagne d'alphabétisation était lancée. En quelques années, le taux d'analphabétisme était réduit des trois quarts. En 2002, il était de moins de 10 % (chiffre de The World Factbook de la CIA).

Inventaire des signes

L'alphabet vietnamien résulte d'une adaptation au vietnamien de l'alphabet latin tel qu'il était utilisé pour les langues romanes que parlaient les missionnaires (et surtout le portugais). Ils ont ajouté quelques signes et pris, pour la représentation des tons, des signes utilisés en grec, auxquels ils ont ajouté un point souscrit et un petit point d'interrogation suscrit – signe marquant dans les langues romanes une courbe mélodique particulière (voir Haudricourt 1997 pour plus de précisions).

L'alphabet vietnamien tel qu'il est utilisé actuellement contient 29 signes, soit, par rapport à l'alphabet standard de 26 signes, 4 signes en moins (f, j, w, z) et sept signes en plus, qui consistent, sur le plan graphique, en l'adjonction d'une marque supplémentaire.

alphaviet

Pour les voyelles, la correspondance entre phonèmes et graphèmes est presque biunivoque (seul /i/ est représenté tantôt par <i>, tantôt par <y>. Pour la représentation des 29 consonnes du vietnamien, on a recours également à des digrammes (comme <ph> pour /f/) et à un trigramme (<ngh>). Tableau des correspondances graphèmes-phonèmes (en transcription API/IPA) dans Chiung 2001 : 7-10).

A ces signes s'ajoutent, pour 12 voyelles, le marquage spécifique de cinq des six tons, soient 60 signes supplémentaires :

vocal

On obtient donc 89 signes en tout, et puisque ces signes existent en minuscules et en majuscules, on atteint le chiffre de 178.

– Liste des signes spécifiques de l'écriture alphabétique vietnamienne (avec indication des codes et des jeux de caractères) sur le site de l'Institut de la langue estonienne :
http://www.eki.ee/letter/chardata.cgi?lang=vi+Vietnamese&script=latin.

Ecriture simplifiée dans les publications en langues étrangères

Dans des publications en langues étrangères, le traitement des lettres particulières et des signes diacritiques du vietnamien est variable. La tendance est de n'employer que les signes diacritiques existant dans l'écriture de la langue d'accueil. C'est ainsi que procèdent, notamment, les éditions en ligne du Courrier du Vietnam (en français) et de Viet Nam News (en anglais) :

– en français : utilisation de l'accent aigu, de l'accent grave et de l'accent circonflexe ;
– en anglais : aucun signe diacritique.

Ainsi, le nom de la grande ville du Sud qui s'appelait jadis (et que beaucoup appellent encore) Sai Gon (Saïgon), s'écrit maintenant Ho Chi Minh City (ou HCM City) en anglais et Hô Chi Minh-Ville en français. Cet usage, pour le français, est assez incohérent : pourquoi sélectionner les diacritiques du vietnamien en fonction de ceux qui existent en français et laisser tomber seulement ceux qui n'existent pas en français ?

Un autre problème est la séparation graphique des mots : alors que dans l'écriture vietnamienne, chaque syllabe constitue un mot graphique, on a tendance, dans les langues étrangères, à souder ce qui serait un mot, mais les pratiques ne sont pas unifiées. La comparaison entre les usages du Courrier du Vietnam et de Viet Nam News l'illustre bien :

Courrier du Vietnam (http://lecourrier.vnagency.com.vn/) : Vietnam, vietnamien – Hô Chi Minh-Ville, Hanoi, Hai Phong, Dà Nang – Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap

Viet Nam News (http://vietnamnews.vnagency.com.vn/) : Viet Nam, Vietnamese – HCM City, Ha Noi, Hai Phong, Da Nang – Ho Chi Minh, Vo Nguyen Giap

N.B. Sur les pages de ce site, les noms vietnamiens sont écrits sans diacritiques. Les syllabes d'un même mot sont séparées par des espaces.


Références bibliographiques

Calvet, Louis-Jean, 1999. Histoire de l'écriture. Paris : Hachette.

Chiung Wi-vun Taiffalo, 2001. Missionary scripts from Vietnam and Taiwan. Document en ligne sur le site de la National Cheng Kung University (Taiwan, Chine), consulté le 2008-12-01.
http://www2.twl.ncku.edu.tw/~uibun/chuliau/lunsoat/english/missionary/missionary-v.pdf.

Chiung Wi-vun Taiffalo , 2002. Language, Literacy and Power: A Comparative Study of Taiwan and Vietnam. Document en ligne sur le site de la National Cheng Kung University (Taiwan, Chine), consulté le 2008-12-01.
http://www2.twl.ncku.edu.tw/~uibun/chuliau/lunsoat/english/power/power-v.pdf.

Coulmas, Florian, 1989. The Writing Systems of the World. Oxford/Cambridge : Blackwell.

Duteil, Jean-Pierre, 2002. La première implantation française en Indochine (XVIIe-XIXe siècle). Document en ligne sur le site de Clio, consulté le 2008-12-01.
http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_premiere_implantation_francaise_en_indochine_xviie-xixe_siecle.asp.

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Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Gourdon, Henri, 1931. L'Indochine. Paris : Larousse. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-12-20.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5844533c.

Gernet, Jacques, 1999. Le monde chinois. 4e édition. Paris : Armand Colin.

Haudricourt, André-Georges, 1997. L’origine des particularités de l’alphabet vietnamien. Cahiers d'études vietnamiennes 12 : 9-16. Première publication dans Dan Viêt Nam 1949, 3 : 61-68.

Henrique, Louis (ed.), 1890. Les colonies françaises. III. Colonies et protectorats d'Indo-Chine. Publié sur ordre du sous-secrétaire d'Etat des colonies. Paris : Quantin. Document en ligne, consulté le 2008-12-01.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k209274d.

Nguyen Phu Phong, 1978. A propos du nôm, écriture démotique vietnamienne. Cahiers de Linguistique – Asie Orientale, 4,1 : 43-55. Document en ligne, consulté le 2008-12-21.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/clao_0153-3320_1978_num_4_1_1047.

Nguyen Phu Phong, 2001. Ecriture et société au Vietnam. in : Christin, Anne-Marie (ed.), 2001. Histoire de l'écriture de l'idéogramme au multimédia. Paris : Flammarion, 156-157.

Thierry, François, 1997. Le démotique vietnamien. in : Zali, Anne & Berthier, Annie (eds.), 1997. L'aventure des écritures. Naissances. Paris : BnF, 157-161.

Vo Thu Tinh, s.d. Chu Nom, ancienne écriture du Vietnam. Document en ligne, consulté le 2008-12-01.
http://thehuuvandan.org/chunom.html.


© Jacques Poitou 2016.