Jacques Poitou
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Calligraphie chinoise : styles d'écriture et usages



Depuis les origines, l'écriture a eu dans la civilisation chinoise une place et une fonction différentes de celle de l'écriture dans la civilisation occidentale. Ce fait est lié d'abord à son origine : les premières inscriptions ont été l'œuvre de devins. Selon Gernet (2005 : 490), "l'écriture eut alors [début du premier millénaire avant notre ère] sans doute pour fonction essentielle de permettre, dans la divination et les pratiques religieuses, une sorte de communication avec le monde des dieux et des esprits." La seconde raison est sa spécificité : alors que l'écriture alphabétique sert essentiellement, dans la civilisation occidentale, de transcription de la parole et de moyen de communication, l'écriture chinoise a un statut spécifique qui la distingue de la parole et la relie aux choses, aux valeurs et aux êtres qu'elle représente. "L'écriture, n'ayant pas abouti en Chine à une analyse phonétique du langage, n'a jamais pu y être sentie comme un décalque plus ou moins fidèle de la parole et c'est pourquoi le signe graphique, symbole d'une réalité unique et singulière comme lui, y a gardé beaucoup de son prestige primitif." (Gernet 2005 : 490)

Juste trois exemples :

1. Les épreuves des concours par lesquels étaient recrutés sous l'empire les fonctionnaires des différents niveaux étaient essentiellement des compositions sur les Classiques dans lesquelles l'écriture et la belle écriture, la calligraphie, avaient une place importante. Les fonctionnaires étaient des lettrés-calligraphes, et la clé de voûte du système était l'empereur, gardien de l'écriture.

2. A l'occasion du Nouvel An, on colle sur les fenêtres, sur les portes ou le long des montants des portes des petits textes ou de simples caractères, et surtout celui du bonheur (fu) inversé (les mots signifiant "arriver" et "inverser" ayant la même forme phonique).

3. Pendant la Révolution culturelle, les personnes qui étaient la cible des Gardes rouges étaient parfois exhibées avec des pancartes autour du cou sur lesquelles les caractères représentant leurs noms étaient barrés d'une croix : supprimer leurs noms, c'était en quelque sorte les éliminer eux-mêmes.
fu

Styles d'écriture

Plusieurs styles d'écriture se sont succédé au fil des âges, en fonction des supports et des instruments utilisés : les premiers styles correspondent à une écriture gravée, les suivants à une écriture tracée au pinceau.

voirCalligraphie chinoise : instruments

A la première époque correspondent les écritures sigillaires (zhuanshu), d'abord irrégulières et peu à peu standardisées ; on distingue le grand style sigillaire (dazhuan), antérieur à la réforme menée à l'époque du premier empereur, Shi Huangdi (fin du IIIe siècle avant notre ère), et le style "petit sceau" (xiaozhuan) issu de cette réforme (unification de l'écriture dans les pays chinois soumis). Ces styles se caractérisent par des formes arrondies et des lignes de même épaisseur.

voirInscriptions oraculaires

En liaison avec le développement de l'usage du pinceau apparaît le style des fonctionnaires (lishu), à l'époque de Qin (226-201 avant notre ère) : traits le plus souvent droits, d'inégale épaisseur, caractères plus larges que hauts. Le style régulier (kaishu) s'impose au IIe siècle comme norme principale : c'est ce style qui est à la base des caractères utilisés actuellement.

Enfin, il faut mentionner les écritures rapides – xingshu (écriture cursive) et caoshu ("écriture d'herbe"). Le xinshu se distingue du kaishu par une exécution plus rapide. Le caoshu se distingue du xinshu par la simplification des caractères et par le fait que les traits sont liés (il est utilisé pour des brouillons personnels ou en calligraphie).

dazhuan xiaozhuan lishu kaishu xingshu caoshu
dazhuan xiaozhuan lishu kaishu xinshu caoshu

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Calligraphie

Une attention particulière a toujours été portée à la qualité de l'exécution des caractères et à leur valeur esthétique, et la calligraphie est devenue très tôt un art souvent associé à la peinture (qui utilise les mêmes instruments), mais aussi un art à part entière.

wxz Un exemple célèbre de calligraphie est la Préface au pavillon des orchidées (Lanting Xu) de Wang Xizhi (IVe s. de notre ère). Par une belle journée de l'an 353, une bande de copains, lettrés et bons buveurs, organise un pique-nique à la campagne près du pavillon des orchidées. Le vin coule à flots, et l'on se met à écrire des poèmes. Et tout à coup, inspiré par les charmes de l'endroit, la bonne compagnie et les délices du vin, Wang Xizhi s'empare du pinceau et écrit la préface à cette collection de poèmes.

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Voici la traduction du début du texte :

"La neuvième année [de l'ère] Yonghe [353 de notre ère], l'année cyclique étant Guichou, au début du dernier mois du printemps, nous nous sommes réunis au Pavillon des iris [= orchidées], à Shanyin [près] de Kuiji, pour accomplir le rite de purification. Les sages y sont tous arrivés, jeunes et vieux s'y sont réunis ensemble.
Cet endroit avait de hautes montagnes et des cimes élevées. Il y avait aussi des cours d'eau limpides qui coulaient en bouillonnant et scintillaient tout autour.
Nous amenâmes l'eau à faire un ruisseau circulaire pour faire porter les coupes par le courant et tous s'assirent en ordre. Quoiqu'il n'y eut pas la perfection des tubes et des cordes [de la musique], une coupe et une chanson étaient tout à fait suffisantes pour donner de l'entrain à cette réunion de sentiments poétiques." (Traduction Margouliès, in Monnet 2004 : 41)

Ce texte, dont l'original a été perdu au VIIe siècle, a tout de suite été considéré comme un chef d'œuvre de l'art calligraphique et copié et recopié de multiples fois. Il a servi (et sert toujours) de modèle.

lanting Anatomie du premier caractère du texte
(manuel d'apprentissage de la calligraphie).


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– Pour plus de précisions sur Wang Xizhi, voir Monnet 2004 et la page de l'exposition de la BnF L'empire du trait :
http://expositions.bnf.fr/chine/arret/1/index6.htm.

La calligraphie occupe toujours dans la vie sociale une place que n'a absolument pas l'écriture manuscrite dans le monde occidental. Quelques exemples :

rb Le titre du journal Renmin Ribao (Le quotidien du peuple) est issu d'une calligraphie de Mao Zedong, qui s'est lui-même essayé à cet art. Mao s'inscrit ainsi dans la lignée des empereurs chinois qui ont été eux aussi des calligraphes révérés.

 

mao Mao calligraphe (série).

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linbiao Dans l'édition de 1966 des Citations du Président Mao Tsé-toung (qu'on appelle souvent le "Petit Livre rouge") figure, sur le recto d'un feuillet hors texte, une importante directive du camarade Lin Biao ("Etudier les œuvres du Président Mao, suivre ses enseignements et agir selon ses directives"), et il est précisé au verso : "Calligraphie de Lin Piao lui-même" (édition française).
deng Le 5 septembre 1990, Deng Xiaoping calligraphie "Projet Espoir" – nom du vaste programme lancé en 1989 et destiné à aider les enfants des régions pauvres à aller à l'école. La photo de Su Mingjuan prise par Xie Hailong en 1991 a servi d'icône pour ce programme.
jiang Lors de sa venue à Hongcun en 2001, Jiang Zemin, alors président de la république, calligraphie une inscription en souvenir de sa visite.
Photo exposée à Hongcun (Anhui), 2005.
guanlu Autel des ancêtres dans des demeures particulières.
Guanlu (Anhui), 2005. Série de trois photos.
guanlu Au mémorial des martyrs de Longhua, à Shanghai, il y a un espace appelé "forêt des stèles" (beilin) où sont disposées des pierres portant des citations de révolutionnaires, chacune gravée dans un style calligraphique particulier. Série de cinq photos.

Dernier exemple (on pourrait les multiplier...). Lors de sa visite au mausolée de Sun Zhongshan (Sun Yat-sen) à Nanjing (Nankin) le 27 mai 2008, le président du Guomindang taiwanais, Wu Boxiong, calligraphie au pinceau quelques mots (Le monde est à tous, le peuple est le plus important de tout.). Voir les photos publiées par China Daily le même jour.

wu-sun Wu Boxiong calligraphe.

dishu, nouvelle pratique calligraphique

dishu A partir des années quatre-vingt dix du siècle dernier, une nouvelle pratique calligraphique a fait son apparition dans les parcs de Beijing et dans d'autres villes. Il s'agit d'écrire sur le sol à l'aide d'un pinceau fixé sur un long manche et que l'on trempe dans l'eau en guise d'encre. Art éphémère, pratiqué d'abord et surtout par des personnes d'un certain âge...

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– Des vidéos de François Chastenet sur la pratique du dishu en Chine sont visibles sur : http://vimeo.com/album/1877116.

Reproductions en ligne de calligraphies

– Exposition de la Bibliothèque nationale de France sur l'empire du trait : http://expositions.bnf.fr/chine/.

– Reproductions d'œuvres anciennes sur le site du musée de Shanghai :
http://www.shanghaimuseum.net/en/collection/collection-1.jsp?fl=24&name=Calligraphy.

– Présentation didactique de la calligraphie sur le site de l'université de Washington :
http://depts.washington.edu/chinaciv/callig/callmain.htm.

– Catalogues de reproductions de documents anciens issus de Dunhang sur le site du International Dunhang Project (IDP) :
http://idp.bl.uk/.

Styles et polices

Les systèmes d'exploitation récents des ordinateurs sont fournis avec des polices chinoises (caractères traditionnels et caractères simplifiés), qui correspondent à des variantes du style kaishu. Style qui permet aussi quelques fantaisies. Voir ci-dessous des échantillons de polices produites par l'entreprise Beijing Hanyi Keyin Information Technology Co., Ltd.

hanyi hanyi hanyi

Cette entreprise fournit aussi des polices xiaozhuan, lishu et xingshu. En voici des échantillons :

hanyi hanyi hanyi

Tous les échantillons ont été réalisés sur le site de URW++ Design & Development (http://www.urwpp.de/), qui commercialise ces polices – car elles ne sont pas données.

Et comme on n'arrête pas le progrès, une police créée en 2007 et téléchargeable sur Internet permet de reproduire le style calligraphique du président Mao en personne :

mao


Références bibliographiques

Breton-Gravereau, Simone & Thibault, Danièle, 1998. L'aventure des écritures. Matières et formes. Paris : BnF.

Escandre, Yolaine, 2005. La calligraphie chinoise. Document en ligne sur le site de Clio, consulté le 2008-10-18.
http://www.clio.fr/bibliotheque/pdf/pdf_la_calligraphie_chinoise.pdf.

Gernet, Jacques, 1999. Le monde chinois. 4e édition. Paris : Armand Colin.

Gernet, Jacques, 2005. La Chine. Aspects et fonction psychologiques de l'écriture. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 483-504. Collection Bouquins.

Guo Bonan, 1995. Petit traité de calligraphie chinoise. Beijing : Editions en langues étrangères.

Li Xiaohong, 2003. La calligraphie chinoise. in : Actes du premier forum international du Centre de Calligraphie de la Bibliotheca Alexandrina, 24-27 avril 2003. Paris : Bibliotheca alexandrina, 99-108. Document en ligne sur le site du Centre d'étude sur l'écriture et l'image (Paris 7), consulté le 2009-05-23.
http://www.ceei.univ-paris7.fr/04_bibliotheque/01/pdf/06_Xiaohong_Li.pdf.

Li Xiuqin, 1991. Evolution de l'écriture chinoise. Paris : Librairie You Feng.

Liu Guojun & Zheng Ruxi, 1989. L'histoire du livre en Chine. Beijing : ELE.

Mercier, Alain (ed.), 2002. Les trois révolutions du livre. Catalogue de l'exposition du musée des Arts et Métiers. Paris : Imprimerie nationale.

Monnet, Nathalie, 2004. Chine. L'Empire du trait. Calligraphies et dessins du Ve au XIXe siècle. Paris : BnF.

Petit traité de calligraphie chinoise. Paris : E-100.

Shanghai Museum. Chinese Calligraphy Gallery. [s.d.]

Shanghai Museum. Chinese Painting Gallery. [s.d.]

Vandermeersch, Léon, 2003. Idéographie chinoise et divination. in : Actes du premier forum international du Centre de Calligraphie de la Bibliotheca Alexandrina, 24-27 avril 2003. Paris : Bibliotheca alexandrina, 81-96. Document en ligne sur le site du Centre d'étude sur l'écriture et l'image (Paris 7), consulté le 2009-05-23.
http://www.ceei.univ-paris7.fr/04_bibliotheque/01/pdf/05_Leon_Vandermeersch.pdf.

Wu Yangmu, 1996. The Techniques of Chinese Painting. Beijing : Morning Glory Publishers.


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