Jacques Poitou
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Ecriture chinoise : les caractères



N.B. Dans les transcriptions ci-dessous en pinyin, les tons sont soit indiqués par leur numéro, soit omis.

Structure graphique des caractères

Les traits

Les caractères sont composés de traits. On distingue huit traits fondamentaux : 1. le point (dian) ; 2. le trait horizontal (heng) ; 3. le trait vertical (shu) ; 4. le trait jeté descendant de droite à gauche (pie), 5. le trait appuyé descendant de gauche à droite (na) ; 6. le trait relevé (tiao) ; 7. le crochet (gou) ; 8. le trait brisé (zhe). Leur réalisation concrète dépend des traits auxquels ils sont associés dans un même caractère.

Les traits sont tracés dans un ordre défini et que tout Chinois sachant écrire connaît. Les tracer dans un ordre différent correspond à une faute d'orthographe, immédiatement reconnue.

guo-hanzi Exemple : exercice d'écriture pour guo2 (guo, "pays", lignes 1 et 2) et han4zi4 (hanzi, "caractère chinois", lignes 3 à 6) – extrait de Manuel de chinois I : 72.

Le nombre de traits de chaque caractère varie de 1 à plus de 30. La simplification de l'écriture adoptée dans les années cinquante s'est faite en partie par la réduction du nombre de traits.

voirCaractères simplifiés

zhong
zhong1 (milieu)
– 4 traits
hou
hou2 (singe)
– 12 traits
ge
ge1 (chanson)
– 14 traits

Composition graphique des caractères

Tout caractère s'inscrit dans un carré virtuel de même dimension, qu'il soit simple ou complexe.

Dans le cas de caractères complexes, les caractères simples qui les constituent peuvent être juxtaposés ou superposés. Dans le cas de caractères composés de trois caractères simples, les deux procédés peuvent être combinés. Les éléments constitutifs d'un caractère complexe peuvent être plus simples que quand ils constituent à eux seuls un caractère : voir ci-dessous, pour le caractère lin, la différence de graphisme entre ses deux parties.

mu
mu1 (arbre)
lin
lin2 (forêt)
sen
sen1

sen exprime l'idée de densité, de multitude ; sen lin (combinaison des deux caractères) signifie grande forêt.

exo L'apprentissage de l'écriture (au stylo ou, encore plus, au pinceau) nécessite de longs entraînements. En témoignent les multiples cahiers d'exercices proposés dans les librairies chinoises. Plusieurs types d'exercices sont proposés, voire combinés : soit la reproduction par superposition (sur un caractère imprimé en grisé ou sur une feuille de papier pelure au travers de laquelle le modèle est visible), soit la reproduction par imitation d'un modèle placé à côté.

Ci-contre : quatre pages de cahiers d'exercices d'écriture.
Cliquez sur la vignette pour voir les images en grand.

voirInstruments pour l'écriture
voirStyles d'écriture


Représentation du signifiant et du signifié

Caractère, syllabe et mot

Chaque caractère représente une syllabe, que celle-ci constitue un mot à elle seule ou qu'elle soit une partie d'un mot : un mot peut être monosyllabique (une seule syllabe, représentée, sauf exceptions, par un seul caractère) ou polysyllabique (le plus souvent bisyllabique, représenté alors par deux caractères). On estime que 20 % des mots sont monosyllabiques et 75 % bisyllabiques (Alleton 2003).

Exemple : les noms bisyllabiques de trois grandes villes, composés d'un premier caractère indiquant un point cardinal et de jing (grande ville).

beijing
bei3 (nord) + jing1
= Beijing (Pékin)
nanjing
nan2 (sud) + jing1
= Nanjing (Nankin)
dongjingdong1 (est) + jing1
= Dongjing (Tokyo)

Typologie des caractères

Par différence avec l'écriture alphabétique, à fonction essentiellement phonographique, l'écriture chinoise apparaît plus autonome par rapport à la forme phonique de la langue. Si chaque caractère peut être globalement mis en relation avec un signifiant et un signifié, comme tout mot d'une écriture alphabétique, cette relation ne s'établit pas de la même façon : les éléments constitutifs du caractère peuvent renvoyer soit au signifiant (globalement), et par cet intermédiaire, au signifié, soit au signifié, et par cet intermédiaire, au signifiant. A un même signifiant peuvent également correspondre des caractères différents pour des signifiés différents. Ainsi, le pronom anaphorique ta1 a trois formes graphiques différentes, selon qu'il correspond au masculin (avec la clef de l'homme), au féminin (avec la clef de la femme) ou au neutre (dans cet ordre ci-dessous) :

beijing

Le premier grand dictionnaire chinois (shuowen jiezi, 121 de notre ère) est dû au lettré Xu Shen. Xu Shen y distinguait six catégories :

– pictogrammes simples ;
– idéogrammes simples (ces deux premières catégories sont regroupées dans la catégorie I indiquée ci-dessus) ;
– idéogrammes complexes (catégorie II) ;
– idéophonogrammes (catégorie III) ;
– caractères issus d'un transfert de signification (par métonymie) ;
– "emprunts" : utilisation d'un caractère pour un autre sens que le sens originel.

On distinguera ici plusieurs types de caractères selon deux critères principaux : caractère simple ou complexe et fonction (sémantique ou phonétique) du caractère et/ou de chacun des constituants.

– type I : caractère simple correspondant à un signifant et à un signifié ;
– type II : caractère complexe, dont chacun des constituants a une fonction sémantique (ils représentent des signifiés) ;
– type III : caractère complexe dont l'un des constituants a une fonction sémantique (il représente – plus ou moins – un aspect du signifié du caractère), un autre a une fonction "phonétique" (il représente – plus ou moins – le signifiant) ;
– type IV : caractères à fonction "phonétique" (ils représentent un segment phonique syllabique).

types

Dans les schémas ci-contre : en haut, ce que représente le caractère considéré (signifiant = sa, signifié = sé), en bas les valeurs de chacun de ses constituants.

Type I : caractères simples

Quelques centaines. Au caractère correspondent une forme phonique et un signifié. Parmi ces caractères, Xu Shen distinguait les caractères pictographiques, c'est-à-dire issus de représentations stylisées de référents concrets (xiangxing) et les caractères idéographiques, c'est-à-dire symboliques, pour des notions abstraites (zhishi). Mais si la confrontation des formes actuelles avec les formes anciennes correspondantes permet de mettre en évidence cette origine, la seule prise en compte des formes actuelles, fortement stylisées au cours des âges, n'est guère éclairante. Voir ci-dessous l'évolution du graphisme du caractère pour gui1 (tortue) au fil des siècles.

Avant le IIIe siècle
avant notre ère
gui
IIIe siècle
avant notre ère
gui
Traditionnel

gui
Simplifié

gui

Voir aussi dans les exemples de la catégorie II ci-dessous, le cas de hao : reconnaître une femme et un enfant dans les deux composants nécessite une certaine dose d'imagination... ou la connaissance des formes anciennes.

voirExemples du soleil, de l'homme et du poisson

Type II : caractères complexes sans élément phonétique

5 % de l'ensemble des caractères courants selon Alleton 2002. Les formes phoniques et les signifiés du caractère global et de chacun de ses constituants sont différents.

beijing
ming2 (brillant)
= ri4 (soleil) + yue4 (lune)
nanjing
xiu1 (repos)
= ren2 (homme) + mu4 (arbre)
dongjing
hao3 (bon)
= nü3 (femme) + zi3 (enfant)

Comme le montrent les trois exemples ci-dessus, il n'y a pas nécessairement de relation transparente entre leurs signifiés respectifs. Sur un plan synchronique, la constitution des caractères est conventionnelle et arbitraire, mais leur interprétation peut aussi faciliter leur mémorisation : le caractère correspondant à repos est interprété comme un homme appuyé contre un arbre. L'idée de bon exprimée par hao est représentée par l'association femme + enfant, mais cette même association pourrait a priori avoir bien d'autres sens. On pourrait multiplier les exemples.

Type III : caractères complexes comprenant un élément phonétique

Plus de 90 % des caractères selon Alleton 2002. La forme phonique du caractère est identique ou seulement semblable – même à l'époque ancienne – à celle de l'un des constituants, tandis que le signifié de l'autre constituant – la clef – donne une indication sur le signifié du caractère. Dans son principe, le mécanisme est donc le suivant : le caractère se prononce (plus ou moins) comme l'un des constituants et son sens a un rapport avec celui de l'autre constituant, qui fonctionne comme une sorte d'élément classificateur.

sang "sang (gosier) est formé de sang (mûrier) pris phonétiquement, avec addition de la clef kou (bouche)." (Alleton 2002 : 38). Dans ce caractère, on reconnaît à gauche le caractère pour bouche et à droite le caractère pour mûrier (un arbre – voir le caractère mu présenté plus haut – avec trois fruits au-dessus).
bai Dans chacun de ces deux caractères, le second élément bai2 (blanc) indique la phonétique et le premier renvoie au sens : dans (1) (cyprès), on reconnaît le caractère correspondant à arbre, dans (2) (oncle), on reconnaît le caractère correspondant à homme.

Le caractère simple zhu employé seul signifie (maître), mais il sert d'élément phonétique à d'autres caractères de même structure phonématique, mais dont les tons diffèrent.

zhu
zhu3
maître
zhu
zhu3
s'appuyer
clef : shou
(main)
zhu
zhu4
habiter
clef : ren
(homme)
zhu
zhu4
expliquer
clef : shui
(eau)
zhu
zhu4
ronger
clef : chong
(insecte)
zhu
zhu4
rester
clef : ma
(cheval)
zhu
zhu4
pilier
clef : mu
(arbre)

Un même caractère simple peut fonctionner à la fois comme caractère simple, comme élément "phonétique" dans certains caractères composés et comme clef dans d'autres. "Par exemple, le tracé de dao "couteau" sert de clef à plus de quatre-vingt caractères et de "phonétique" à une bonne dizaine ; on le trouve aussi dans des caractères où il ne joue aucun des deux rôles." (Alleton 2002 : 38).

– Voir Vandermeersch (2003 : 95) pour d'autres exemples d'association d'éléments à valeur sémantique et phonique.

Type IV : caractères à fonction phonétique

Les caractères peuvent être pris pour leur seule valeur phonique dans la représentation de termes étrangers. Exemple :

jp
Jacques Poitou (Yake Puwatu)

Mais même si la fonction de chacun des caractères est ici fondamentalement de représenter un segment phonique syllabique, leur choix n'est pas nécessairement innocent : ils peuvent véhiculer aussi les signifiés représentés par chaque caractère et donner ainsi quelques connotations à l'ensemble. D'où des jeux de mots fréquents dans les noms chinois donnés à des marques occidentales.

Quelques exemples, extraits de Hui Mingyang 2009.

pub
bonheur de la famille
(Carrefour)
pub
mode européenne
(Auchan)
pub
yi = bon pour – jia = maison
(Ikéa)
pub
xue = neige – tie = fer – long = dragon
= le dragon de fer qui traverse la neige
(Citroën)
pub
shi = génération – jia = beauté, gentillesse, récompense, bonheur, joie, ...
(C4)
pub
bon pour la bouche, bon pour la joie
(Coca Cola)

Genèse des caractères

Même si les données manquent sur la genèse des différents types de caractères – des caractères idéographiques simples aux caractères complexes –, elle peut être esquissée par l'exemple suivant (d'après Boltz 1996 ; les caractères anciens sont écrits en xiaozhuan, la forme moderne est entre parenthèses) :

kou-ming

– Sur la genèse des caractères complexes, voir les hypothèses de Maréchal 1999.


Classement des caractères dans les dictionnaires

Un classement des caractères repose sur les clefs (un élément à fonction sémantique constitutif des caractères). On distingue traditionnellement 214 clefs depuis le dictionnaire compilé sous l'empereur Kangxi (Kangxi shidian, début XVIIIe s.). Dans certains dictionnaires, les mots sont classés selon leur clef (premier critère) et les caractères ayant la même clef sont classés ensuite selon le nombre de traits qu'ils comptent en plus de la clef. Dans d'autres dictionnaires, ils sont classés selon leur transcription en pinyin, par ordre alphabétique.

clefs Liste des clefs (extrait de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert).

Références bibliographiques

Alleton, Viviane, 1973. Grammaire du chinois. Paris : PUF. Que sais-je ? 1519.

Alleton, Viviane, 2002. L'écriture chinoise. 6e édition. Paris : PUF. Que sais-je ? 1374.

Alleton, Viviane, 2003. Ecriture chinoise : permanence et fragilités. Faits de langues 2003, 22 : 193-204.

Boltz, William G., 1996. Early Chinese Writing. in : Daniels, Peter T. & Bright, William (eds.), 1996. The World's Writing Systems. New York/Oxford : Oxford University Press, 191-199.

Bottéro, Françoise, 2003. Les variantes graphiques dans l'écriture chinoise. Faits de langues 2003, 22 : 205-214.

Coulmas, Florian, 1992. The Writing Systems of the World. Oxford/Cambridge : Blackwell.

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Gernet, Jacques, 1999. Le monde chinois. 4e édition. Paris : Armand Colin.

Hui Mingyang, 2009. Utilisation des documents authentiques dans l’enseignement du chinois en France. Mémoire de master. Université Lumière Lyon 2.

Manuel de chinois. Deux volumes. Pékin : Editions en langues étrangères, 1966.

Maréchal, Chrystelle, 1999. Etudes d'étymologie graphique chinoise, à la lumière de données comparatives. Résumé de thèse. Cahiers de linguistique – Asie orientale 28, 1 : 125-132. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2009-01-30.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/clao_0153-3320_1999_num_28_1_1551.

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Vandermeersch, Léon, 2003. Idéographie chinoise et divination. in : Actes du premier forum international du Centre de Calligraphie de la Bibliotheca Alexandrina, 24-27 avril 2003. Paris : Bibliotheca alexandrina, 81-96. Document en ligne sur le site du Centre d'étude sur l'écriture et l'image (Paris 7), consulté le 2009-05-23.
http://www.ceei.univ-paris7.fr/04_bibliotheque/01/pdf/05_Leon_Vandermeersch.pdf.

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Zali, Anne & Berthier, Annie (eds.), 1997. L'aventure des écritures. Naissances. Paris : BnF.


© Jacques Poitou 2017.