Jacques Poitou
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2018 : suppression de Maurras de la liste des commémorations nationales


N.B. En aucun cas, la mention des propos ou textes incriminés ne peut signifier un jugement – positif ou négatif – de l'auteur de ces pages sur lesdits propos pas plus que sur les réactions qu'ils ont sucitées. JP

Fin janvier 2018 est publié, sous l'égide du ministère de la Culture, le Livre des commémorations nationales pour l'année 2018. Y figurent les anniversaires de grandes dates historiques (armistice de 1918, Mai 1968, etc.), ainsi que les anniversaires des dates de naissance ou de décès de personnes célèbres.

La liste des célébrations nationales est élaborée chaque année par le Haut comité aux commémorations nationales, institué en 1998 (d'abord sous le nom de Haut Comité aux célébrations nationales) et nommé par le ministre de la Culture. Il est présidé actuellement par Danièle Sallenave, écrivaine, membre de l'Académie française, et comprend des représentants de l'université, du monde de la culture et du patrimoine.

Parmi les commémorations de 2018 figure le 150e anniversaire de la naissance de Charles Maurras (1868-1952), ancien directeur du journal royaliste L'Action française, académicien. De l'affaire Dreyfus à l'Occupation allemande, Maurras fut une figure de proue et une personnalité marquante de l'extrême droite en France : nationalisme, monarchisme, antisémitisme, etc. En 1945, dans le cadre de l'épuration, Maurras fut condamné pour haute trahison et intelligence avec l'ennemi : prison à vie et dégradation nationale.

Voici juste un bref échantillon de la prose de Maurras dans l'Action française du 5 juin 1936, sous la manchette "La France sous le juif", à l'annonce de la formation du gouvernement de Front populaire dirigé par Léon Blum :

Le cabinet juif est fait. […] Résistance et contre-attaque, devenues nécessaires, ne seront efficaces que si on ose les conduire contre les juifs. […] Le nombre de juifs n'a pas augmenté, il a même diminué dans le nouveau cabinet, mais la race est montée en grade, elle a la présidence et le bâton du commandement, elle a l'idée directrice, elle a l'Education nationale, elle a l'un des trois sous-secrétariats féminins, avec Mme Brunswick, dont il ne faudra point sous-estimer le messianisme exalté. / Mais ce polisson de Jean Zay ! Son avancement signifie que l'on a tenu à la qualité dans le pire. [etc. etc.]
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7663552, consulté le 2018-03-24.
     – Jean Zay, nommé ministre de l'Education nationale dans le gouvernement Blum, est arrêté et emprisonné en 1940 et assassiné par la Milice en 1944.

La mention de Maurras parmi les commémorations nationales suscite immédiatement de vives réactions, notamment de diverses associations, mais aussi du délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT, Frédéric Potier, qui tweete le 27 janvier :

Commémorer c'est rendre hommage. Maurras, auteur antisémite d'extrême droite, n'a pas sa place dans les commémorations nationales 2018.
    https://twitter.com/fpotier_dilcrah, consulté le 2018-03-24.

Dans un premier temps, la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, défend le travail du Haut Comité : "La ministre souhaite qu’il n’y ait aucune ambiguïté dans sa position et rappelle son rejet total des thèses et de l’engagement de Maurras", a déclaré samedi [27 janvier] une porte-parole du ministère. "La ministre s’appuie sur un travail d’historiens qui recensent des anniversaires clés de l’histoire de France. Il ne s’agit évidemment pas de célébrer le penseur de l’extrême droite qu’était Maurras, mais au contraire de connaître son rôle dans l’histoire de France." Mais dès le 28 janvier, elle décide de supprimer Maurras de la liste des commémorations nationales. Le livre déjà imprimé ira au pilon et sera remplacé par une nouvelle édition sans mention de Maurras.
    http://www.lemonde.fr/culture/article/2018/01/27/nyssen-rappelle-son-rejet-total-des-theses-de-l-ecrivain-charles-maurras-qui-doit-etre-commemore-en-2018_5248170_3246.html, consulté le 2018-03-24.

Ce même 28 janvier, deux des membres du Haut Comité, Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, publient une tribune dans Le Monde, dans laquelle ils soulignent la différence entre commémorer et célébrer :

Commémorer, ce n’est pas célébrer. C’est se souvenir ensemble d’un moment ou d’un destin. Distinction essentielle : on commémore la Saint-Barthélemy, on ne la célèbre pas. On commémore l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, on ne le célèbre pas. On commémore la Grande Guerre, on ne la célèbre pas.
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/28/commemorer-ce-n-est-pas-celebrer_5248372_3232.html, consulté le 2018-03-24.

Le 21 mars, 10 des 12 membres du Haut Comité des célébrations nationales démissionnent, rappelant dans une lettre à la ministre de la Culture les objectifs des commémorations nationales :

Il s’agissait d’associer, dans les propositions qui leur seraient faites, d’une part l’hommage à des personnages et des événements qui justiIaient une fierté collective et, d’autre part, le rappel d’épisodes ou d’acteurs ayant compté dans notre histoire tout en pouvant susciter rétrospectivement réserves, douleur ou indignation au regard des valeurs de la démocratie républicaine. Toute une sensibilité contemporaine ne nous encourage-t-elle pas à considérer avec lucidité les "pages noires de notre histoire" ? Pour reprendre l’ensemble des commémorations qui vous étaient proposées, le destin de notre pays associe le souvenir d’un Simon de Montfort à celui d’un René Cassin. Au sein de cette liste, établie à l’unanimité, la présence de Charles Maurras allait de soi, cette personnalité, ennemie de la République, ayant joué dans l’histoire de notre pays un rôle intellectuel et politique considérable, bien au-delà de sa famille de pensée.

Ce point de vue, cohérent et mesuré, semble n’avoir pas été compris par une partie de l’opinion publique. La polémique qui s’en est suivie et la réaction qu’elle a entraînée de votre part nous portent à croire qu’à l’avenir de tels incidents risquent de se reproduire. Vous comprendrez que, dans ces conditions, nous ne puissions continuer à siéger avec, en permanence, la menace soit de la censure soit de l'autocensure. [souligné par moi, JP]

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/21/affaire-maurras-la-lettre-de-demission-de-dix-des-douze-membres-du-haut-comite-aux-commemorations_5274427_3232.html, consulté le 2018-03-24.


© Jacques Poitou 2018.