Jacques Poitou
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2012 : Caricatures de Mahomet – la liberté d'expression en question

 

CENSURE. Utile, on a beau dire.

    Flaubert (1964 : 29
)


voirJe suis Charlie

N.B. En aucun cas, la mention des propos ou textes mentionnés ne peut signifier un jugement – positif ou négatif – de l'auteur de ces pages sur lesdits propos pas plus que sur les réactions qu'ils ont sucitées.

Une vidéo d'un film américain, Innocence of Muslims, apparaît en septembre 2012 sur YouTube. Ce film présente – d'après ceux qui l'ont vu – une image grossière de Muḥammad (Mahomet) et de l'islam. En réaction, des manifestations de protestation, parfois violentes, ont lieu dans le monde musulman. A Paris aussi, une manifestation de quelque deux cent cinquante personnes a lieu le 15 septembre place de la Concorde, non loin de l'ambassade des Etats-Unis.

La manifestation est condamnée par le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, qui déclare entre autre :

Cette manifestation est inacceptable, et moi, je ne permettrai pas que des femmes voilées entièrement, que des prières de rue, que des slogans hostiles à des pays alliés, à nos valeurs, puissent se faire entendre dans nos rues. Donc je serai extrêmement ferme." [souligné par moi, jP]

(16 septembre, sur France 2 ; transcription d'après la vidéo disponible sur YouTube)

Le 18 septembre, Charlie Hebdo publie une série de caricatures de Mahomet.

Le 8 février 2006, Charlie Hebdo avait déjà reproduit des caricatures de Mahomet publiées dans un périodique danois et qui avaient suscité de vives protestations dans les pays à majorité musulmane.
– Ci-contre, la une de Charlie Hebdo du 8 février 2006, avec un dessin de Cabu (cliquez sur l'image pour la voir en grand). – Le 7 janvier 2015, Cabu est assassiné avec d'autres journalistes et dessinateurs et deux policiers lors de l'attentat contre Charlie Hebdo.

Les réactions des responsables politiques et religieux à ces caricatures intègrent, dans des proportions diverses, trois ingrédients : la réaffirmation du principe de la liberté d'expression, l'idée que le principe de la liberté d'expression ne devrait pas amener à dire tout et n'importe quoi et la nécessité de fixer des limites à la liberté d'expression.

charlie

Voici – à titre d'exemples – les prises de position de cinq personnalités françaises sur le principe de la liberté d'expression en liaison avec cette affaire des caricatures. Nul doute qu'elles sont en partie conditionnées par les responsabilités spécifiques de chacun. En toile de fond : les autorités craignent que ces caricatures ne suscitent des manifestations, éventuellement violentes, en France et à l'étranger.

François Fillon, ancien Premier ministre (UMP)

– Je suis pour la liberté d'expression totale. […] Moi, je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d'expression et je pense qu'on doit pas céder un pouce de terrain dans ce domaine-là, pas céder un pouce de terrain.

(18 septembre, sur Canal+ ; transcription d'après la vidéo publiée sur le site de Canal+)

Jean-Marc Ayrault, Premier ministre (PS)

– Nous sommes dans un pays où la liberté d'expression est garantie, la liberté de caricature aussi.
Jean-Michel Apathie : Donc, on peut tout faire.
– Non, mais chacun doit exercer cette liberté avec responsabilité et respect, mais…
Jean-Michel Apathie : Et là, en l'occurrence ?
– Ecoutez, si vraiment des personnes se sentent heurtées dans leurs convictions intenses, qu'il y a eu dépassement du droit, nous sommes dans un Etat de droit, cet Etat de droit doit être totalement respecté. Elles peuvent saisir les tribunaux. Ça s'est déjà produit concernant aussi cet hebdomadaire. Après, il y a des éléments de contexte, c'est la responsabilité de ceux qui dirigent ce journal de décider de faire ou de ne pas faire. Je comprends que certaines personnes peuvent être heurtées dans leur sensibilité, mais nous sommes dans un Etat laïc, un Etat républicain, et c'est un Etat de droit. Je tiens ici à le rappeler.

(19 septembre, sur RTL ; transcription d'après la vidéo publiée sur le site de RTL)

Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et ancien Premier ministre (PS)

– En France, vous savez, le principe, c'est la liberté d'expression. Très bien, et il ne faut pas y porter atteinte. Et si il y a une atteinte qui est portée à ce principe, il est possible pour une association, pour une personne, de porter plainte dans les tribunaux, et c'est aux tribunaux de juger. Bon, voilà le droit, et il n'est pas question de revenir sur ce droit. Maintenant le contexte, c'est celui que vous avez dit. Il y a, compte tenu du film complètement imbécile, la vidéo absurde qui a été diffusée, il y a une émotion et même plus qu'une émotion dans beaucoup de pays musulmans. [… ] Est-ce que c'est pertinent et intelligent dans ce cadre-là – nous en parlions juste avant de venir – de mettre un peu d'huile sur le feu ? La réponse est non, mais nous ne pouvons pas non plus dire à ces gens : nous portons atteinte à la liberté d'expression. Donc, si vous voulez, il y a un équilibre à trouver.

(19 septembre, sur France Info ; transcription d'après la vidéo publiée sur le site de France Info)

André Vingt-Trois, archevêque de Paris, président de la conférence des évêques de France

Jean-Pierre Elkabbach : Charlie Hebdo publie des caricatures de Mahomet dans ses pages intérieures. Vous n'avez pas voulu les voir.
– Non, je ne veux pas les voir, parce que je pense que ce genre de provocations ne prospère que si elles suscitent de l'intérêt et je ne m'intéresse pas à ces provocations. […] Ça va susciter d'abord la répulsion de beaucoup de croyants musulmans qui vont se sentir blessés dans leur foi et qui vont chercher des moyens d'exprimer leur mécontentement.
Jean-Pierre Elkabbach : Est-ce que vous pensez que dans ces cas extrêmes, il y a des limites à la liberté d'expression ?
– Oui, en effet, on ne peut pas dire n'importe quoi sous couvert de la liberté d'expression.
Jean-Pierre Elkabbach : Et aujourd'hui, est-ce que vous êtes en accord avec les autorités de la religion musulmane et les autorités politiques, les dirigeants politiques comme Jean-Marc Ayrault, qui vient de le dire, qui condamnent ce qui s'est fait, qui demandent même à ceux qui ne sont pas contents de protester devant les tribunaux.
– Bien sûr, c'est tout à fait naturel et je pense que ce qui caractérise une démocratie, c'est que dans ces cas-là, on puisse avoir recours à des moyens de droit pour obtenir réparation.
Jean-Pierre Elkabbach : C'est-à-dire que la loi intervienne ?
– Oui.

(19 septembre, sur Europe 1 ; transcription d'après la vidéo publiée sur le site d'Europe 1)

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris

Dalil Boubakeur a déclaré "apprendre avec beaucoup d'étonnement, de tristesse et d'inquiétude une publication qui risque d'exacerber l'indignation générale du monde musulman". "J'appelle à ne pas verser de l'huile sur le feu", a-t-il lancé.
"Mais, je regrette que l'incitation à la haine religieuse ne soit pas réprimée par la loi comme l'est l'incitation à la haine raciale. Nous avions fait appel au tribunal d'instance de Paris, après les caricatures qu'avait publiées Charlie Hebdo en 2006, mais notre plainte n'avait pas été retenue".
Le recteur de la Grande Mosquée estime qu'un tel interdit "pouvait donner un coup de frein à l'exacerbation que risque de provoquer la publication de nouvelles caricatures, après la diffusion de la vidéo sur le Prophète qui est à l'origine de l'indignation générale du monde musulman".

(AFP, 18 septembre ; texte reproduit par différents organes de presse)

Le lendemain, lors d'une conférence de presse de responsables musulmans, Boubakeur déclare :

Nous condamnons bien entendu – bien entendu – de la manière la plus vive les caricatures de Charlie Hebdo qui – alors, je sais bien que l'homme est le seul animal qui tombe deux fois dans le même coup, mais là, répéter, recommencer les mêmes âneries, les mêmes idioties, les mêmes calomnies, la même ignominie nous paraît plutôt relever d'un syndrôme strictement psychiatrique.

(AFP, 19 septembre, transcription d'après la vidéo)


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