Jacques Poitou
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Censure : madame Anastasie

  La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs,
Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs,
Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée,
O muse ! quelque pan de ta robe étoilée !

     Hugo (1868 : 63)

Censure et censeur : étymologie et définitions

Aux origines romaines de la censure

censere = peser quelque chose pour en savoir la valeur, estimer, taxer (Freund 1883 : I, 457)

censura. 1º) dignité de censeur, censure. 2º) examen, critique, appréciation, jugement en général (Freund 1883 : I, 458)

census. 1º) contrôle et estimation des citoyens romains, des propriétés foncières, etc., état des personnes et des fortunes, cens ; 2º) liste, registres, rôle, contrôle des censeurs ; 3º) fortune contrôlée d'un citoyen romain ; 4º) fortune, richesse, propriétés, possessions en général (Freund 1883 : I, 458)

censor.

La fonction de censeur est instituée à Roma (Rome) au Ve s. avant notre ère. Voici comment Tite-Live en présente la création :

Ortum autem initium rei est, quod in populo, per multos annos incenso, neque differi census poterat, neque consulibus, quum tot populorum bella imminerent, operæ erat id negotium agere. Mentio illata ab senatu est, "Rem operosam ac minime consularem suo proprio magistratu egere : cui scribarum ministerium, custodiæque et tabularum cura, cui arbitrium formulæ censendi subjiceretur." Et Patres, quanquam rem parvam, tamen, quo plures patricii magistratus in republica essent, læti accepere : id, quod evenit, futurum, credo, etiam rati, ut mox opes eorum, qui præessent, ipsi honori jus majestatemque adjicerent. Et tribuni (id quod tunc erat), magis necessariam, quam speciosi ministerii procurationem intuentes, ne in parvis quoque rebus incommode adversarentur, haud sane tetendere. Quum a primoribus civitatis spretus honor esset, Papirium Semproniumque, quorum de consulatu dubitatur, ut eo magistratu parum soldium consulatum explerent, censui agendo populus suffragiis præfecit. Censores ab re appellati sunt.

Le cens n'avait pas eu lieu depuis plusieurs années, et il n'était plus possible de le différer davantages : mais les consuls, au milieu de toutes les guerres qui menaçaient, n'avaient pas le temps de s'en occuper. Ils représentèrent au sénat que cette opération pénible et nullement consulaire réclamait un magistrat spécial, dont relèveraient les greffiers, qui aurait la garde et le soin des registres, et reglerait à son gré la manière de faire le cens. Les patriciens, malgré le peu d'importance de ces fonctions, virent avec joie augmenter le nombre des magistratures patriciennes, persuadés, je crois, que, ainsi qu'il a été prouvé par l'événement, la puissance personnelle de ceux à qui serait confiée cette charge y ajouterait du luste et de l'autorité. De leur côté, les tribuns n'y voyant que ce qu'elle offrait alors, c'est-à-dire des attributions qui avaient plus d'utilité que d'éclat, ne voulurent pas s'obstiner mal à propos sur les moindres choses, et s'abstinrent de toute opposition. Cette place étant dédaignée par les premiers de l'état, Papirius et Sempronius, qui n'avaient pas complété l'année de leur consulat (sur lequel même il s'élève des doutes), furent chargés, par les suffrages du peuple, de faire le cens. La nature de leurs fonctions leur firent donner le nom de censeurs. (IV, 8 ; Nisard 1869 : 177)

La tâche des censeurs est multiple :

Censores populi ævitates, soboles, familias, pecuniasque censento ; urbis templa, vias, aquas, ærarium, vectigalia tuento ; populique partes in tribus distribuunto ; exin pecunias, ævitates, ordines partiunto ; equitum, peditumque prolem describunto ; cœlibes esse prohibento ; mores populi regunto, probrum in senatu ne relinquunto. Bini sunto ; magistratum quinquennium habento : reliqui magistratus annui sunto. Eaque potestas semper esto.

Que des censeurs recensent le peuple, selon l'âge, le nombre d'enfants, le nombre d'esclaves, et le revenu ; qu'ils surveillent les temples de la ville, les chemins, les eaux, le trésor, les impôts ; qu'ils partagent les diverses portions du peuple en tribus ; qu'ils les répartissent par fortunes, par âges et par ordres ; qu'ils enregistrent les enfants des chevaliers et des hommes de pied ; empêchent le célibat ; dirigent les mœurs du peuple ; ne souffrent point l'infamie dans le senat. Qu'ils soient deux ; que leur magistrature soit quinquennale, tandis que les autres magistratures seront annuelles ; mais que cette autorité ne soit jamais abrogée. (Cicéron, De Legibus, III, 3, in Nisard 1868 : 398)

Les censeurs étaient des magistrats supérieurs du peuple romain, dont la mission principale consistait à diriger l'opération du sens (census). Leur nom vient en effet de censere, apprécier ou arbitrer ; car il leur appartenait, en classant les citoyens d'après leur fortune et leur âge, de poser les bases de l'organisation de la cité (condere urbem ou rem publicam, ou par métonymie lustrum condere) dans la série d'actes terminés par la cérémonie religieuse de la lustration (lustrum facere). Ce droit de classer les Romains au triple point de vue financier, politique er militaire, eut pour effet, par son développement naturel, d'armer la censure (censoria potestas) d'une autorité considérable qui renfermait trois sortes d'atttributions : 1º la tenue du cens proprement dit ; 2º la haute surveillance des mœurs ; 3º l'administration au moins partielle de la fortune publique. (Daremberg & Saglio 1877 : I, 990).

En ce qui concerne la surveillance des mœurs (regimen morum), les censeurs pouvaient, en cas d'infraction, la noter sur le registre du cens (nota) avec indication du motif et frapper les coupables d'ignominie (ignominia). Leur jugement était définitif. Parmi les motifs :

les célibataires ayant atteint un certain âge, ceux qui dissipaient ou entretenaient mal leur patrimoine, ceux qui étaient coupables de faiblesse vis-à-vis des obligations militaires, la négligence des obligations religieuses, la fraude, les abus de pouvoir, la désobéissance, la brutalité vis-à-vis des femmes, des enfants, des domestiques, des esclaves, la répudiation d'une épouse légitime, la cruauté, la débauche, etc. (voir Daremberg & Saglio 1877 : I, 997).

Définitions au fil des dictionnaires

Censure

CENSURE, s. f. (Droit canonique) se prend ordinairement pour un jugement, par lequel on condamne quelque livre, quelque personne; & plus particulierement pour une réprimande faite par un supérieur, ou une personne en autorité. […]
Censure de livres ou de propositions c'est une note ou une qualification, qu'on donne à tout ce qui blesse la vérité, soit dans un livre, soit dans une proposition. La vérité, si on peut parler ainsi, est une fleur tendre ; on n'y peut toucher qu'on ne l'altere, & qu'on n'en ternisse l'éclat. La note dont on marque un livre ou une proposition, est d'autant plus flétrissante, que l'un ou l'autre s'éloigne plus de la vérite ́; car il y a différentes nuances dans l'erreur. (Encyclopédie)

En langage ecclésiastique, improbation, condamnation de propositions, d'ouvrages où il s'agit de dogmes.
Examen des écrits, journaux, pièces de théâtre, dessins, fait avant qu'ils paraissent, par des agents du gouvernement. (XMLittré)

Examen d'une doctrine, d'un écrit ou d'une activité par une autorité instituée à cet effet. Par métonymie. Organes d'exécution de cet examen.
Institution créée par une autorité, notamment gouvernementale, pour soumettre à un examen le contenu des différentes formes d'expression ou d'information avant d'en permettre la publication, la représentation ou la diffusion. (TLFi)

Censeur

Censeurs de livres, (Littérature.) nom que l'on donne aux gens de lettres chargés du soin d'examiner les livres qui s'impriment. Ce nom est emprunté des censeurs de l'ancienne Rome, dont une des fonctions étoit de réformer la police & les moeurs.
Ces censeurs ont été établis dans les différens états pour examiner les ouvrages littéraires, & porter leur jugement sur les livres qu'on se propose d'imprimer, afin que rien ne soit rendu public, qui puisse séduire les esprits par une fausse doctrine, ou corrompre les moeurs par des maximes dangereuses. (Encyclopédie)

Censeur : celui qui censure la conduite, les actions d'autrui. Celui qui censure les écrits, y relève des fautes. (XMLittré)

Personne qui critique avec sévérité la conduite, l'opinion ou les écrits d'autrui. Personne chargée par un gouvernement d'examiner les journaux, les revues, les œuvres littéraires ou dramatiques (aujourd'hui cinématographiques) avant d'en permettre la publication ou la représentation ; membre d'une commission de censure. (TLFi)


Anastasie

La censure a été longtemps représentée comme une vieille femme peu sympathique affublée de gros ciseaux et qui a été finalement baptisée Anastasie. Delporte (1997) précise que sa genèse a été progressive. Une "Dame Censure" est apparue dans la première moitié du XIXe siècle avec les ciseaux comme attribut principal. Quant à son nom, il est plus tardif et ne devient courant que dans la seconde moitié du XIXe siècle : dans le dessin d'Alfred Le Petit (1972), elle s'appelle encore Victorine.

Pourquoi Anastasie ? Selon Delporte (1997 : 92), "Anastasie c'est, en grec et en latin, la Résurrection. […] Anastasie représente la censure qu'on croit toujours enterrée et qui, sans cesse, ressuscite (en 1803, 1814, 1820, 1835, 1852…)." "On cherche un nom suffisamment ridicule, typé et fort de symbole : le nom d'Anastasie, qui circule depuis déjà longtemps, correspond bien à l'objectif souhaité."

Si les ciseaux sont toujours son attribut principal, l'allégorie s'étoffe : "En juillet 1874, sous la plume de Touchatout, Le Trombinoscope, célèbre feuille satirique, nourrit encore le mythe anastasien, établissant sa généalogie : "Censure (Anastasie), illustre engin liberticide français, née à Paris sous le règne de Louis XIII. Elle est fille naturelle de Séraphine INQUISITION, et compte de nos jours dans sa nombreuse famille quelques autres personnages également connus : Ernest COMMUNIQUE (…), Zoé BONVOULOIR, vicomte BUTOR DE ST-ARBITRAIRE et Agathe ESTAMPILLE, ses cousine, tante et beau-frère." (Delporte 1997 : 93). Dans le dessin d'André Gill (ci-dessous), elle est affublée d'une chouette : "La chouette qui l'accompagne […] n'est pas là seulement pour prêter le flanc à la formule ironique ("la vieille chouette"). Elle symbolise la nuit, le maléfice, la sorcellerie, les superstitions d'un âge reculé." (Delporte 1997 : 95)

lepetit gill
A gauche : dessin d'Alfred Le Petit (1872).            

A droite : dessin d'André Gill (1874).

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Références bibliographiques

Daremberg, Ch[arles] & Saglio, Edm[ond] (ed.), 1877 sq. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments. Tome I. Paris : Hachette. Document en ligne sur le site de l'université de Toulouse, consulté le 2010-11-22.
http://dagr.univ-tlse2.fr/sdx/dagr/index.xsp.

Delporte, Christian, 1997. "Anastasie" : l'imaginaire de la censure dans le dessin satirique (XIXe-XXe siècles). in : Ory, Pascal, 1997. La censure en France à l'ère démocratique (1848-...). Bruxelles : Editions Complexe, 89-99.

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http://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/.

Diderot, Denis & D'Alembert, Jean Le Rond, 1751 sq. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Document en ligne sur le site de l'American and French Research on the Treasury of the French Language (ARTFL), consulté le 2008-12-03.
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Gaffiot, Félix, 1934, Dictionnaire illustré latin-français. Paris : Hachette.

Histoire romaine de Tite-Live. Traduction nouvelle. Tome second. Paris : Panckoucke, 1831.Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-11-2.2
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Hugo, Victor, [1868]. Les feuilles d'automne et Chants du crépuscule. Paris : Hetzel. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-11-17.
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Littré, Emile. Dictionnaire en ligne, consulté le 2014-01-03.
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Nisard (ed.) 1868. Œuvres de Cicéron. Tome 4. Paris : Firmin & Didot. Document en ligne sur le site de la Bnf, consulté le 2011-12-12.
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Nisard (ed.), 1869. Œuvres de Tite-Live.Tome 1. Paris : Firmin Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-12-12.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k220704j.

TLFi = Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2009-01-07.
http://atilf.atilf.fr/.


© Jacques Poitou 2010.