Jacques Poitou
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2008-2016 : "Casse-toi, pôv' con"


N.B. En aucun cas, la mention des propos ou textes mentionnés ne peut signifier un jugement – positif ou négatif – de l'auteur de ces pages sur lesdits propos, pas plus que sur les réactions qu'ils ont sucitées.

Lors de la visite de Nicolas Sarkozy, président de la République, au salon de l'agriculture le 23 février 2008, un agriculteur refuse de lui serrer la main et lui dit "Ah non, touche-moi pas, tu me salis." Réplique de Sarkozy : "Casse-toi, alors, pôv' con." La vidéo de ce bref échange est rapidement diffusée sur Internet et dans les médias. Elle connaît un grand retentissement, y compris à l'étranger, du fait du décalage ressenti entre le statut de la fonction présidentielle et le niveau de langue que manifeste ce propos.

Vidéo visible entre autres ici : https://www.youtube.com/watch?v=Eau5_Gi3icQ

Tout au long de son quinquennat, l'idiolecte de Sarkozy est d'ailleurs l'objet de nombreuses remarques. En 2010, le député socialiste François Loncle s'adresse à ce sujet au ministre de l'Education nationale dans une question écrite :

M. François Loncle indique à M. le ministre de l'éducation nationale que l'actuel Président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Lorsqu'il s'exprime en public, le Président de la République croit judicieux de maltraiter, volontairement ou involontairement, la langue française et il s'aventure parfois à employer des termes et formulations vulgaires. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde, il lui demande de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au Président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction.

Source : http://questions.assemblee-nationale.fr/q13/13-71500QE.htm

Réponse du ministre, Luc Chatel, le 10 décembre :

D'autres responsables politiques, de tous bords, ont été avant le Président de la République critiqués pour de prétendues entorses à l'égard de l'orthodoxie de notre grammaire. / Vous conviendrez avec moi que l'expression orale prête le flanc à des critiques faciles, tant elle est soumise à de multiples contraintes dont nous avons tous fait l'expérience en tant qu'élus : adaptation à l'interlocuteur et à un contexte souvent tendu, évolution fréquente et inattendue de la conversation, … Vous reconnaîtrez d'ailleurs qu'en ces nombreuses circonstances, le Président de la République montre de grandes qualités rhétoriques, telles que la force expressive, la conviction, l'à-propos, la repartie ou la puissance d'évocation. / Un point ne souffre pas, je pense, la contestation : en ces temps de complexité et de difficulté, le Président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulment lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité. Lui qui incarne la parole de la Nation et l'a fait, en de nombreuses circonstances, de la manière la plus digne qui soit […] se fait comprendre de tous les Français : sur ce sujet et dans une démocratie, c'est, me semble-t-il, l'essentiel."

Source : http://www.mediapart.fr/files/sarkozy-chatel-lettre.pdf


Six mois après : affaire Hervé Eon

Le 28 août 2008, lors d'un déplacement du président de la République à Laval (53), un homme, Hervé Eon, arrive sur les lieux où passe le convoi présidentiel avec une pancarte de format A4 sur laquelle il a écrit "Casse-toi, pov' con !".

Immédiatement interpellé, il est mis en examen pour offense au chef de l'Etat et condamné le 6 novembre par le tribunal de grande instance de Laval à une amende de 30 euros avec sursis. Extrait du jugement :

Si le prévenu n'avait pas eu l'intention d'offenser, mais seulement l'intention de donner une leçon de politesse incongrue, il n'aurait pas manqué de faire précéder la phrase "Casse-toi pov'con" d'une formule du genre "on ne dit pas".

Condamnation confimée par la cour d'appel d'Angers le 24 mars 2009. Extrait du jugement :

La formule "casse toi pov'con", qualifiée par les premiers juges de réplique célèbre, ne dispense pas de s'interroger sur le caractère offensant de ce propos, lequel n'est pas tombé dans le domaine public et n'est donc pas devenu d'usage libre et dénué de tout caractère offensant. Autrement dit, le prévenu ne peut arguer de sa bonne foi. A cet égard, la cour relève que M. Hervé Eon est un militant, ancien élu socialiste de la Mayenne, qui venait de mener une longue lutte de soutien actif à une famille turque, en situation irrégulière sur le territoire national ; combat politique qui s'était soldé, quelques jours avant la venue du chef de l'Etat à Laval, par un échec cuisant pour le comité de soutien car cette famille venait d'être reconduite à la frontière. M. Eon a expliqué à la cour qu'au moment des faits, il était à tout le moins amer. Dès lors son engagement politique (corroboré par la qualité du témoin et sénateur* cité par le prévenu) et la nature même des propos employés, parfaitement prémédités, exclut définitivement toute notion de bonne foi.

* Il s'agit de Jean-Luc Mélenchon, dirigeant du Parti de gauche.

Condamnation rendue définitive par arrêt de la Cour de cassation en date du 27 octobre 2009.

C'est la première fois depuis trente-cinq ans qu'une condamnation est prononcée pour offense au chef de l'Etat (art. 26 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse). Depuis l'avènement de la Cinquième République, il y en avait eu cinq sous la présidence de Charles de Gaulle (1959-1969) et une – la dernière – sous la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).

Saisie de l'affaire par requête de Hervé Eon en date du 12 avril 2010, la Cour européenne de justice estime dans son arrêt du 14 mars 2013 que cette condamnation est une violation de l'article 10 (liberté d'expression) de la Convention eupoéenne des droits de l'homme.

Source : http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng/pages/search.aspx#{%22appno%22:[%2226118/10%22]}.


Un an après : truie "Casse-toi pauvre con"

Pour le salon de l'agriculture 2009, un jeune éleveur a enregistré une truie, née peu après le salon de l'agriculture 2008, sous le nom de "Casse-toi pauvre con". Refus des organisateurs, qui la rebaptisent "Camomille".

Source : http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-02-27/le-cochon-casse-toi-pov-con-interdit-au-salon-de-l-agriculture/920/0/321374


Deux ans après : militants CGT de Roanne

Le 23 septembre 2010, lors de la mobilisation contre la réforme des retraites, des militants CGT de Roanne taggent sur le trottoir et les murs de la sous-préfecture des inscriptions comme "Nicolin, casse-toi pov' con". – Nicolin est député UMP de la circonscription. Cinq militants sont interpellés par la police.
Nicolin porte plainte pour outrage et le sous-préfet pour dégradation. En juin 2011, l'un et l'autre retirent leur plainte, mais la justice suit son cours et ces militants sont condamnés le 27 septembre 2011 pour "faits de dégradation ou détérioration légére d’un bien par inscription, signe ou dessin, commise en réunion". L'accusation d'outrage n'est finalement pas retenue.

Sources : http://www.humanite.fr/social-eco/syndicalistes-condamnes-dans-la-loire-l%E2%80%99action-sociale-condamnee-480429
http://cgt-ul-roanne.fr/upload/courrier_premier_ministre_2012_juillet_9dce9.pdf


Quatre ans après : enseignant et chercheur en Egypte

Fin janvier 2012, manifestations massives en Egypte pour le départ du président Mubarak et pour des réformes profondes.

Le 1er février, un enseignant du lycée français du Caire, marié à une Egyptienne, va à la manifestation anti-Mubarak, place Tahrir au Caire, en portant une pancarte "Casse-toi pauvre con". L'ambassade de France l'apprend en regardant le reportage de BVM TV. Le 3 février, cet enseignant est convoqué à l'ambassade, menacé de sanction et renvoyé dès le lendemain en France.

Cependant, les manifestations massives en Egypte aboutissent à la démission de Mubarak le 11 février. L'enseignant est autorisé à regagner son poste fin février...

Source : http://www.telerama.fr/monde/dites-degage-moubarak-et-pas-casse-toi-pauvre-con,65830.php

Quelques jours avant, le 30 janvier, un spécialiste de l'Egypte qui réside au Caire, Marc Lavergne, directeur du Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), devait intervenir sur France-24. Peu avant, l'ambassade de France au Caire lui demande expressément de s'en abstenir ("devoir de réserve" oblige). Il n'en fait rien, mais annule ses interventions prévues le 31 sur France Culture et sur RTL. Il était déjà intervenu à plusieurs reprises dans les médias français sur les événements d'Egypte.

Bernard Valero, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, justifie ainsi cette décision :

Un agent de l'Etat français n'a pas à faire de déclaration publique à l'étranger sur la vie intérieure d'un pays, qu'on soit chercheur, professeur ou encore volontaire international. On a un travail très précis à faire. On doit rester dans le périmètre de sa mission, période de crise ou pas.

Source : http://www.mediapart.fr/journal/international/040211/alliot-marie-fait-taire-les-chercheurs-francais-en-egypte


Quatre ans après (suite) : 4 avril 2012 – tournée électorale de Nicolas Sarkozy à la Réunion

A l'arrivée du candidat Sarkozy à l'aéroport de Saint-Denis, bain de foule. Un jeune homme lui lance : "Pauvre con, pauvre con, on va te faire la mort dans les urnes." Selon l'AFP :

"Un jeune homme a insulté le président de la République en lui serrant la main. Il a été interpellé par la garde rapprochée de M. Sarkozy et remis à la police aux frontières", a déclaré le directeur de cabinet du préfet de La Réunion, Benoit Huber. Nicolas Sarkozy n’a pas réagi et a poursuivi son bain de foule, continuant de lancer des "merci, merci" en saisissant les mains se tendant vers lui. […] Selon M. Huber, il appartient désormais au procureur de la République de décider des suites éventuelles de l’incident.

Dans une interview publiée par le site LINFO.RE, le jeune homme, qui explique ses paroles par référence aux propos de Sarkozy au salon de l'agriculture, indique qu'il a été vite relâché, en raison de la présence des caméras.

La presse n'a pas fait état de poursuites judiciaires.

Sources : http://reunion.orange.fr/news/reunion/sarkozy-insulte-a-son-arrivee-a-la-reunion-un-jeune-homme-interpelle,620081.html
http://www.linfo.re/-Societe-/Nicolas-Sarkozy-insulte-par-un-manifestant?ps=494915


Quatre ans après (suite) : front de gauche

En 2011 et 2012, le Parti de gauche édite et diffuse une affiche où est écrit :  ""Casse-toi, pov' con" Et c'est Nicolas Sarkozy qui le dit." La citation est dûment encadrée par des guillemets de façon à éviter un procès.

casse-toi

Source de l'image : http://www.lexpress.fr/actualites/1/societe/1er-mai-une-journee-d-entre-deux-tours-ou-la-france-a-donne-de-la-voix_1110153.html

Lors de la campagne pour les élections législatives de juin 2012, le Front de gauche (constitué de l'alliance entre le Parti de gauche et le parti communiste) veut diffuser un clip électoral dont l'une des images présente Sarkozy en train de quitter l'Elysée, avec un baluchon sur l'épaule, et son épouse Carla Bruni traînant sa guitare et portant un enfant sur le dos. Sarkozy dit : "OK, OK... J'me casse... ... Pôv' cons !"

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Source de l'image : http://www.humanite.fr/politique/le-clip-de-campagne-du-front-de-gauche-censure-par-le-csa-497658

Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) refuse la diffusion de ce clip pour deux raisons : atteinte à la dignité de la fonction présidentielle et atteinte à la dignité de la personne. Le Front de gauche dénonce une censure, mais s'y soumet en retirant de l'image la représentation de Carla Bruni et l'expression "Pôv' cons !" attribuée au président sortant. Le dessin original reste visible sur Internet.


Huit ans ans après : encore une fois à Laval…

Le 25 juillet 2016, visite à Laval d'Emmanuel Macron, ministre de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique. Clément Lavallois, 21 ans, lui lance "Casse-toi, pov' con". Interpellé peu après, il est poursuivi pour "outrage à une personne chargée d'une mission de service public" (article 433-5 du Code pénal). Le 6 décembre 2016, il est condamné à 250 euros d'amende avec sursis.

Sources :
https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/mayenne-juge-pour-un-casse-toi-pov-con-lance-emmanuel-macron-1470318828
https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/une-amende-pour-un-casse-toi-pauv-con-lance-emmanuel-macron-1481028260


N.B. Tous les sites mentionnés ont été consultés le 2012-06-02 et le 2016-12-10.


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