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Parlures, tortures et censures en liaison avec la guerre d'Algérie (1954-1962) :
de l'affaire Alleg à l'affaire Aussaresses

 

Malheur à une nation qui, étant depuis long-temps civilisée, est encore conduite par d'anciens usages atroces ! Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle : l'Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers ; donc nos lois sont bonnes.
   Voltaire à propos de la pratique de la torture en France au XVIIIe siècle. (Voltaire 1829 : 395)

C'est la torture, peut-être, qui exprime la vérité la plus profonde de la guerre d'Algérie.
   
Sartre (Alleg 1958 : 106-107)

Vaste sujet… Ne sont évoqués ici que quelques petits faits parmi beaucoup d'autres sur la façon de parler de cette période troublée, sur les tortures pratiquées par des dépositaires de la force publique et sur leur censure.


Parlures

Dans l'Algérie sous domination française, l'insurrection armée pour l'indépendance commence le 1er novembre 1954. La présence de l'armée française en Algérie se fait alors de plus en plus massive, avec notamment l'appel au contingent, mais il ne s'agit pas officiellement d'une guerre, puisque les trois départements algériens (Alger, Oran et Constantine) et les Territoires du Sud font partie de la France : "L'Algérie, c'est la France.", déclare le ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, en novembre 1954. Pour la police et l'armée, il s'agit donc d'opérations de maintien de l’ordre et de pacification :

– le 3 avril 1955, sous le gouvernement Edgar Faure (radical-socialiste), l'état d'urgence y est instauré ;
– le 11 mars 1956, l'Assemblée nationale accorde à une très large majorité (incluant les députés communistes) les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet (SFIO, socialiste) pour sa politique algérienne ;
– le 7 janvier 1957, le ministre résident en Algérie, Robert Lacoste (SFIO), remet les pouvoirs de police pour Alger au général Massu, commandant de la 10e Division parachutiste (DP). Au cours des opérations, le recours à la torture est généralisé – avec la bénédiction du père Louis Delarue, aumônier à la 10e DP, qui la justifie ; voir son texte cité par Massu (1972 : 157-160), dont voici juste un extrait significatif :

dans l'intérêt commun, presque tous les peuples civilisés ont maintenu la peine de mort, bien qu'il y ait eu des erreurs de jugement et que parfois des innocents aient pu être exécutés. Et d'autre part, nous nous trouvons présentement en présence d'une chaîne de crimes. / En conséquence, puisqu'il est, légalement, permis – dans l'intérêt de tous – de supprimer un meurtrier, pourquoi vouloir qualifier de monstrueux le fait de soumettre un criminel – reconnu comme tel par ailleurs, et déjà passible de la mort – à un interrogatoire pénible, certes, mais dont le but est de parvenir, grâce aux révélations qu'il fera sur ses complices et ses chefs, à protéger efficacement des innocents ? (Massu 1972 : 159)

La torture pratiquée par des militaires ? Chut !... Le plus souvent, ils préfèrent – jusqu'à aujourd'hui – parler d'interrogatoires musclés, d'interrogatoires renforcés, d'interrogatoires sévères, d'interrogatoires poussés, etc. (voir Périès 1997).

Les combattants du Front de libération nationale (FLN) – les moudjahidins (de l'arabe mujâhid, pl. mujâhidin = combattant) – sont traités par les autorités et les défenseurs de l'"Algérie française" de hors-la-loi, de rebelles, de terroristes ou de fellaghas (ou fellagas ; de l'arabe maghrébin fellag, pl. fellaga = bandit de grand chemin) – terme d'où sont issus par dérivation fellouze (avec le suffixe -ouze ; cf. barbouze, partouze, piquouse, tantouze...) et par apocope fell (ou : fel) : il faut "casser du fell".

Les Algériens, qu'on appelle officiellement indigènes (ou Arabes ou musulmans), sont traités de bougnoules (issu d'un terme wolof désignant les Noirs et ayant pris le sens de individu corvéable), de bicots (dérivé par troncation et suffixation de arabe > arbicot) ou de ratons (dérivé de rat ?) ; d'où sont dérivés ratonnade, ratonner au sens premier de brutalités exercées contre les ratons, étendu à brutalités exercées contre un groupe quelconque).

Quant aux populations de souche européenne, ce sont les pieds-noirs. Le terme a d'abord désigné "un chauffeur sur un bateau, par allusion au fait qu'il travaillait pieds nus dans la soute à charbon" (Rey 1998 : 2728), puis les "indigènes" (car lesdits chauffeurs étaient en général des Algériens), puis, à partir de la guerre d'Algérie, uniquement les "Français nés en Algérie" (voir aussi Robert 1984).

En 1961-1962, une grande partie des pieds-noirs se fait entendre, à l'instigation de l'OAS (Organisation armée secrète), avec des concerts de casseroles : il s'agit de frapper sur des casseroles au rythme de "Al-gé-rie fran-çaise" – ta-ta-ta ta ta. Et en 1962, pensant que leur choix n'est plus que "la valise ou le cercueil", la plupart choisissent la valise et viennent s'établir en métropole : ce sont les rapatriés.

En métropole, certains, bien peu nombreux, soutiennent activement le FLN, notamment en convoyant des fonds – c'est le cas du réseau Jeanson, démantelé en 1960. On les appelle les porteurs de valises.

– Tout cela à propos des événements d’Algérie, comme on dit en France métropolitaine...


Affaire Alleg : tortures et censures

Le journal Alger Républicain (cofondé en 1938 par Albert Camus et proche du Parti communiste algérien) est interdit en 1955 (sous le gouvernement Edgar Faure). Son directeur, Henri Alleg (1921-2013), tente de faire lever l’interdiction. En vain. Il passe alors dans la clandestinité. Il est arrêté le 12 juin 1957 par les hommes de la 10e division parachutiste du général Massu. Pendant un mois, il est torturé (coups, électricité – la gégène [< génératrice] –, eau, brûlures, pendaisons, drogues, etc.) au centre de détention d'El Biar à Alger.

Après son transfert dans un autre centre de détention, il réussit à faire passer à l’extérieur le récit de ce qu’il vient de subir. Le livre, La question, est achevé aux éditions de Minuit dirigées par Jérôme Lindon le 12 février 1958. Il est mis en vente le 18 février. Extrait :

Il y a maintenant plus de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant ce temps, tant de douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c'est aussi une manière d'aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j'ai entendu hurler des hommes que l'on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire. J'ai vu des prisonniers jetés à coups de matraque d'un étage à l'autre et qui, hébétés par la torture et les coups, ne savaient plus que murmurer en arabe les premières paroles d'une ancienne prière.

Mais, depuis, j'ai encore connu d'autres choses. J'ai appris la "disparition" de mon ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe qui ensuite me "prit en mains". Disparu comme le cheikh Tebessi, président de l'Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar, et tant d'autres. A Lodi, j'ai rencontré mon ami de Milly, employé à l'hôpital psychiatrique de Blida, torturé par les "paras" lui aussi, mais suivant une nouvelle technique : il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique ; il porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes. Dans les couloirs de la prison, j'ai reconnu dans un "entrant" Mohamed Sefta, adel de la Mahakma d'Alger (la justice musulmane). "Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j'ai encore du mal à parler : ils m'ont brûlé la langue", et il me montra sa langue tailladée. J'en ai vu d'autres : un jeune commerçant de la Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu'il avait aux mollets. "Les paras, avec un couteau : j'avais hébergé un F.L.N."

De l'autre côté du mur, dans l'aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n'a parlé : Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d'autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l'eau et l'électricité. Chacun ici connaît le martyre d'Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu'à mourir. (Alleg 1958 : 14-16)

Des journaux et périodiques qui rendent compte de ce témoignage (L’Humanité, France Observateur, L’Express, Les Temps modernes, etc.) sont immédiatement saisis. Le 27 mars 1958 (sous le gouvernement Félix Gaillard, radical-socialiste), le livre, déjà plusieurs fois réimprimé (plus de soixante mille exemplaires), est saisi pour cause de "participation à une entreprise de démoralisation de l'armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale".

Une "adresse solennelle au président de la République" est signée en avril 1958 par quatre écrivains de renom et de tendances très différentes – André Malraux, François Mauriac, Roger Martin du Gard et Jean-Paul Sartre (mais pas Albert Camus, qui refuse de s'y associer ; voir plus bas sa position) :

Les soussignés
– protestent contre la saisie de l’ouvrage d’Henri Alleg La Question, et contre toutes les saisies et atteintes à la liberté d’opinion et d’expression qui l’ont récemment précédée
– demandent que la lumière soit faite, dans des conditions d’impartialité et de publicité absolue, sur les faits rapportés par Henri Alleg
– somment les pouvoirs publics, au nom de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de condamner sans équivoque l’usage de la torture, qui déshonore la cause qu’il prétend servir.

Cette démarche reste sans réponse et sans effet.

Dès le 11 avril, La question est publié à l'étranger – aux éditions La Cité à Lausanne (dirigées par Nils Andersson), avec un texte de Sartre en annexe, Une victoire, déjà publié dans L'Express du 6 mars (qui a immédiatement été saisi). Extrait (fin du texte de Sartre) :

Le témoignage d'Alleg, en effet, – c'est peut-être son plus grand mérite – achève de dissiper nos illusions : non, il ne suffit pas de punir ou de rééduquer quelques individus ; non, on n'humanisera pas la guerre d'Algérie. La torture s'y est établie d'elle-même : elle était proposée par les circonstances et requise par les haines racistes ; d'une certaine manière, nous l'avons vu, elle est au cœur du conflit et c'est elle, peut-être, qui en exprime la vérité la plus profonde. Si nous voulons mettre un terme à ces immondes et mornes cruautés, sauver la France de la honte et les Algériens de l'enfer, nous n'avons qu'un moyen, toujours le même, le seul que nous ayons jamais eu : ouvrir les négociations, faire la paix. (Alleg 1958 : 106-107)

– Le Canard enchaîné publie en petits caractères (lisibles néanmoins avec une loupe) le texte de Jean-Paul Sartre, mais à la différence de l'Express, il n'est pas saisi. Le ministre résident en Algérie, Robert Lacoste, aurait dit à ce sujet ː "Je ne veux pas passer pour un con." (cité in Jeanneney 2013 : 170)

Selon Nerz (1997 : 111), La question est publié dans seize pays de mars 1958 à février 1959.

Henri Alleg, toujours emprisonné, est condamné en juin 1960 à dix ans de prison pour "atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat" et "reconstitution de ligue dissoute". Il réussit à s’évader en octobre 1961.

Le général Jacques Massu à propos de la torture et de "La question"

En général, ces traitements [= la torture] sont condamnables. Pourtant, on s'en remet. M. Alleg, qui a si complaisamment raconté sa torture de 1957, m'a paru d'un dynamisme rassurant, en mars 1970, au palais de Justice de Paris.

Les tourments qu'il a subis comptent-ils beaucoup à côté du découpage du nez ou des lèvres, quand ce n'est pas de la verge, devenu le cadeau rituel des fellagas à leurs "frères" récalcitrants ? Chacun sait que ces appendices corporels ne repoussent pas après ablation !...

Il ne faut rien connaître du terrorisme algérien pour s'étonner que, face à une barbarie aussi inouïe, dont M. Alleg s'est fait le complice, nous ayions dû employer, à contrecœur, des moyens exceptionnels. (Massu 1972 : 166)

massu Dans un entretien diffusé à la télévision suisse romande le 4 novembre 1971, le général Massu déclare notamment à propos de la torture (qu'il préfère appeler "question par force") :

Pratiquement, c'est un choc qui peut être désagréable en effet, mais enfin, dont on se remet très bien. […] C'était une affaire très brève, très rapide, quoi, et d'ailleurs, très souvent, ça se réglait, c'était une gifle ou deux ou un coup de pied dans le derrière, la fameuse torture. Alors, faut pas pousser, quoi…

– Emission de la télévision suisse romande "Massu parle"  (La photo ci-contre est extraite de la vidéo.) :
http://www.rts.ch/archives/tv/information/temps-present/3435313-le-general-massu.html.

Longtemps après, dans une interview publiée par Le Monde le 23 novembre 2000, Massu, alors âgé de 92 ans, déclare : "la torture n'est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s'en passer. Quand je repense à l'Algérie, cela me désole, car cela faisait partie, je vous le répète, d'une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment."

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/03/16/le-general-massu-exprime-ses-regrets-pour-la-torture-en-algerie_1670729_3212.html

Un chef militaire opposé à la torture : le général Jacques Pâris de Bollardière

bollardiere Compagnon de la Libération, le général Jacques Pâris de Bollardière interdit le recours à la torture dans l'unité qu'il commande en Algérie. Mais voyant son emploi généralisé et justifié en haut lieu, il demande en mars 1957 à être relevé de son commandement en Algérie (voir pour plus de précisions Merchet 2001). Sa position est dénuée de toute ambiguïté : "Il faut proclamer qu’aucune fin ne justifie la torture comme moyen.", ainsi qu'il le rappellera en 1971 dans un entretien avec Jean Daniel.

– Entretien du général de Bollardière avec Jean Daniel à propos de la torture, "Réponse à Massu", publié par le Nouvel Observateur du 15 novembre 1971. Document en ligne sur le site du périodique, consulté le 2010-12-11.
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/opinion/00020485.EDI0001/reponse-a-massu.html
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/opinion/00020486.EDI0001/reponse-a-massu-ii-suite-et-fin.html
– Biographie du général de Bollardière sur le site de l'Ordre de la Libération : http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/748.html. (La photo ci-contre est extraite de ce site.)

Peu après, le directeur de l'Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui a servi sous les ordres de Bollardière en Algérie, est inculpé d'atteinte au moral de l'armée pour les articles dans lesquels il relate ce qu'il a vécu. Bollardière lui écrit alors une lettre publiée le 29 mars 1957 dans l'Express :

Je pense qu'il était hautement souhaitable qu'après avoir vécu notre action et partagé nos efforts, vous fassiez votre métier de journaliste en soulignant à l'opinion publique les aspects dramatiques de la guerre révolutionnaire à laquelle nous faisons face, et l'effroyable danger qu'il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l'efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu'à maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre Armée.

Cette lettre est publiée sans l'autorisation de la hiérarchie militaire. Le général de Bollardière est aussitôt condamné à soixante jours d'arrêt de forteresse. Un membre du gouvernement, un seul, Gaston Defferre, lui témoigne sa sympathie.

Autres livres

La question n'est que l'un des vingt-cinq livres saisis, sur les deux cent cinquante publiés entre 1955 et 1962 sur la guerre d'Algérie (Nerz 1997 : 111). Parmi les autres livres sur la question de la torture en Algérie, ont eu un retentissement particulier :

Pour Djamila Bouhired (publié par Georges Arnaud et Jacques Vergès – avocat de Djamila Bouhired – en 1957 aux éditions de Minuit).

– Plaidoyer en faveur de Djamila Bouhired, jeune combattante du FLN, arrêtée en 1957, torturée et condamnée à mort. Lors de son procès, elle conclut ainsi sa dernière déclaration : "La vérité est que j'aime mon pays, que je veux le voir libre, et que pour cela, j'approuve la lutte du Front de Libération Nationale. / Et c'est seulement pour cela que vous allez me condamner à mort, après m'avoir torturée, comme vous avez tué mes frères Ben M'Hidi*, Boumendjel* et Zeddour*. / Mais en nous tuant, n'oubliez pas que ce sont les traditions de liberté de votre pays que vous assassinez, son honneur que vous compromettez, son avenir que vous mettez en danger, et que vous n'empêcherez pas l'Algérie d'être indépendante. Inch' Allah." (Arnaud & Vergès 1958 : 101-102) Suite à une intense campagne médiatique internationale initiée par Jacques Vergès, elle est finalement graciée. Elle sera libérée dans le cadre des amnisties de 1962.

* Larbi Ben M'Hidi (1923-1957), dirigeant du FLN, a été assassiné après son arrestation par l'armée française en 1957, de même que l'avocat Ali Boumendjel (1919-1957) – assassinats maquillés en suicides. Egalement assassiné après son arrestation, l'étudiant Kacem Zeddour (1923-1954).

– Voir Jacques Vergès expliquer sa défense de Djamila Bouhired – extrait du documentaire de Barbet Schröder L'avocat de la terreur (2007) :
http://www.youtube.com/watch?v=LPFuaUNW4_4.

L'affaire Audin (publié par Pierre Vidal-Naquet en 1958 aux éditions de Minuit et préfacé par Laurent Schwartz).

Maurice Audin, jeune mathématicien, communiste, arrêté le 11 juin 1957, la veille de l'arrestation d'Henri Alleg, torturé lui aussi, a disparu. Suite aux affirmations des autorités selon lesquelles il se serait évadé, un comité se constitue pour enquêter sur cette "disparition". Il conclut à son assassinat par son tortionnaire, le lieutenant Charbonnier, le 21 juin. Le 2 décembre 1957, sa thèse de doctorat ès sciences est soutenue in absentia (et, de fait, à titre posthume) à la Sorbonne (voir Schwartz 1998). – Le corps de Maurice Audin n'a jamais été retrouvé. Les autorités militaires et civiles n'ont jamais apporté de lumière sur les faits, malgré les demandes réitérées de la famille. Mais Paul Aussaresses (1918-2013), à l'époque sous les ordres du général Massu, a dit peu avant sa mort au journaliste Jean-Charles Deniau qu'Audin avait été tué avec l'assentiment des autorités supérieures – "tué au couteau pour faire croire que c'étaient les Arabes qui l'avaient tué".

– Sur le rôle de l'édition pendant la guerre d'Algérie, voir Andersson (2000) et Simonin (2012).

La position d'Albert Camus

Camus, qui a très tôt dénoncé les conditions de vie faites aux populations arabes et kabyles, rêve pour sa terre natale d'"une Algérie constituée par des peuplements fédérés, et reliée à la France", préférable, selon lui, "à une Algérie reliée à un empire d'Islam qui ne réaliserait à l'intention des peuples arabes qu'une addition de misères et de souffrances et qui arracherait le peuple français d'Algérie à sa patrie naturelle". (Chroniques algériennes 1939-1958. Avant-propos. in Camus 1967 : 901)

on doit aborder de front l'argument majeur de ceux qui ont pris leur parti de la torture : celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, au prix d'un certain honneur, mais elle a suscité du même coup cinquante terroristes nouveaux qui, opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus d'innocents encore. Même acceptée au nom du réalisme et de l'efficacité, la déchéance ici ne sert à rien, qu'à accabler notre pays à ses propres yeux et à ceux de l'étranger. Finalement, ces beaux exploits préparent infailliblement la démoralisation de la France et l'abandon de l'Algérie. Ce ne sont pas des méthodes de censure, honteuses ou cyniques, mais toujours stupides, qui changeront quelque chose à ces vérités. Le devoir du gouvernement n'est pas de supprimer les protestations même intéressées, contre les excès criminels de la répression ; il est de supprimer ces excès et de les condamner publiquement, pour éviter que chaque citoyen ne se sente responsable personnellement et donc contraint de se dénoncer ou de les assumer. (Camus 1967 : 893-894)


Manifeste des 121

Le 5 septembre 1960 – Charles de Gaulle est président de la République et Michel Debré Premier ministre – s'ouvre le procès du réseau Jeanson d'aide au FLN – les porteurs de valises.

Le lendemain est publié un manifeste justifiant le droit des appelés à l'insoumission. Extraits :

[…] Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme Français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être.

[...] l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante. [...]

C’est, aujourd’hui, principalement la volonté de l’armée qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?

C’est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d’obligations traditionnelles. Qu’est-ce que le civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la "trahison" signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elle pas un sens nouveau ? [...]

Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.

– Le texte intégral du manifeste figure, entre autres, dans Vassallo 2009, avec la liste des signataires.

Le manifeste est signé par 121 personnalités du monde de la science et de la culture ; d'autres s'y adjoindront par la suite. Vu le rôle des dirigeants socialistes dans la guerre et les ambiguïtés du parti communiste, ce sont des intellectuels qui se retrouvent en première ligne dans la lutte contre la guerre coloniale.

Censure immédiate. Black-out total dans les médias audiovisuels, qui sont aux ordres du pouvoir (voir Vassallo 2009). Interdiction de publication du texte intégral. Mesures de répression diverses, notamment contre les professeurs et autres fonctionnaires. Voici ce qu'en dit le mathématicien Laurent Schwartz (médaille Field 1950), signataire du manifeste :

L’appel des 121 avait aussi pour but de les protéger [les jeunes qui refusaient de faire leur service en Algérie] : les signataires n’appelaient pas les jeunes à refuser de partir, mais soulignaient qu’ils en avaient moralement le droit. Ce faisant, nous espérions les prémunir contre la répression.

En fait, celle-ci s’abattit sur les signataires de l’appel. Nombre d’universitaires, et plus généralement de fonctionnaires, furent révoqués, comme Pierre Vidal-Naquet, suspendu de toutes ses fonctions universitaires. Aux sanctions de l’Etat s’ajoutèrent les menaces, voire les violences des groupes proches de l’Organisation armée secrète (OAS). Moi-même, je fus révoqué de mes fonctions de professeur à l’Ecole polytechnique, mais aussi averti, par des élèves de l’Ecole, qu’une tentative d’assassinat se préparait contre moi. Et des hommes de main de l’extrême droite enlevèrent mon fils, Marc-André, qui ne se remit d’ailleurs jamais complètement des nuits passées dans la forêt glaciale, sous la menace d’un revolver. (Schwartz 2000)

Bien que signataire de l'appel, Sartre, lui, n'est pas inquiété. "On n'emprisonne pas Voltaire", aurait dit de Gaulle (cité in Jeanneney 2013 : 186).


Amnisties

Trois jours après la signature des accords d'Evian entre le gouvernement français et le FLN, le décret 62-328 du 22 mars 1962 porte amnistie des "infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne avant le 20 mars 1962" (JORF du 23 mars 1962, p. 3144).

– texte du décret 62-328 sur le site legifrance

Ce décret est présenté comme le pendant de l'autre décret adopté le même jour (nº 62-327, JORF du 23 mars 1962, p. 3143) et qui porte amnistie des "infractions commises au titre de l'insurrection algérienne".

– texte du décret 62-327 sur le site legifrance

Décrets d'amnistie qui sont complétés par les lois 66-396 du 17 juin 1966 et 68-397 du 31 juillet 1968 (JORF du 18 juin 1966, p. 4915 et 2 août 1968, p. 7521). La première porte entre autres amnistie des "infractions commises entre le 1er novembre 1954 et le 3 juillet 1962 dans le cadre d'opérations de police administrative ou judiciaire, du rétablissement de l'ordre ou de la lutte contre les entreprises tendant à empêcher l'exercice de l'autorité de l'Etat ou à substituer à cette autorité une autorité illégale". La seconde, promulguée juste après les "événements" du mois de mai 1968, porte amnistie de "toutes infractions commises en relation avec les événements d'Algérie".

texte de la loi 66-396 sur le site legifrance
texte de la loi 68-397 sur le site legifrance

Ainsi sont amnistiés tous les actes, y compris de torture, commis par des dépositaires de la force publique, civils ou militaires.

Retour sur l'attitude du pouvoir vis-à-vis de la torture

Aucun texte émanant des autorités politiques pendant la guerre d'Algérie ne préconise l'usage de la torture, et face aux remous que suscitent certaines affaires (Alleg, Audin) dans l'opinon publique, quelques bonnes paroles, peu efficaces, sont aussi prononcées à ce sujet. Mais quand ils ne sont pas niés, les actes de torture sont de toute façon présentés comme marginaux. Et, note Branche (2007 : 13-14) :

Si certains milieux se constituent alors en aiguillon, cherchant à obtenir le maximum d’informations, veillant à ce que les affaires ne soient pas enterrées, à ce que l’opinion reste informée, la torture ne constitue ni un objet d’indignation permanent, ni un motif politique de premier plan pendant la guerre. Aucun membre du gouvernement ne démissionne. Aucun responsable militaire n’est sanctionné pour ces méthodes.


"Oui, en Algérie, c'était la guerre (Applaudissements sur tous les bancs)"

C'est ce qu'on peut lire dans le compte-rendu des débats à l'Assemblée nationale, le 10 juin 1999, sur le projet de loi visant à reconnaître – trente-sept ans après – que les "événements" d'Algérie étaient en réalité... une guerre.

http://www.assemblee-nationale.fr/11/cra/1998-1999/99061009.asp

N.B. Les pertes liées à la guerre d'Algérie s'élèvent à quelque 30 000 morts côté français et sans doute dix fois plus côté algérien (les estimations des pertes algériennes varient selon les historiens). Dans le cours des débats, un seul intervenant, Jacques Floch (socialiste), mentionne, en une phrase, les pertes algériennes.

Les débats montrent bien quel est l'objectif. Il s'agit à la fois de mettre le discours officiel en accord avec le parler courant et de rendre aux soldats qui ont combattu en Algérie le même hommage qu'à ceux qui ont participé aux guerres antérieures. Le rapporteur, Alain Néri (socialiste), exprime ainsi le devoir de reconnaissance :

Notre proposition de loi veut asseoir la légitimité combattante des anciens combattants d'Algérie. Elle a aussi pour ambition de répondre au devoir de mémoire de la Nation en rendant hommage à leur sacrifice et en les réunissant officiellement aux anciens des conflits antérieurs. Ils l'étaient déjà dans nos cœurs, ils le seront maintenant de par la loi.

Un autre participant au débat, François Rochebloine (UDF, centriste), s'exprime plus explicitement sur le sens que doit avoir à ses yeux cette reconnaissance :

Chacun doit reconnaître les faits, y compris les plus pénibles. Mais nous ne saurions accepter qu'on veuille accréditer l'idée que nos militaires se seraient systématiquement mal comportés, en omettant soigneusement d'évoquer les exactions de nos adversaires. [...] Ce qui se passe actuellement en Algérie démontre malheureusement où était déjà l'horreur à l'époque. Et nul ne doit oublier que nos soldats s'employaient aussi à ravitailler les populations civiles, à les soigner, et à faire la classe aux enfants. Ces actions humanitaires qualifiées alors de "pacification" n'empêchaient pas, hélas, la guerre au quotidien, les durs combats et l'insécurité permanente. Le général Ailleret, commandant supérieur des forces en Algérie a pu écrire dans son ordre du jour du 19 mars 1962 : "l'armée peut être fière des succès remportés par ses armes, de la vaillance et du sens du devoir déployés par ses soldats, réguliers et supplétifs, de son œuvre d'aide aux populations si durement éprouvées par les événements".

Le terme "guerre d’Algérie" est officiellement adopté par la "loi nº 99-882 du 18 octobre 1999 relative à la substitution, à l'expression "aux opérations effectuées en Afrique du Nord", de l'expression "à la guerre d'Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc"" (JORF 244 du 20 octobre 1999, p. 15647).

– texte de la loi 99-882 sur le site legifrance


Affaire Aussaresses : aveux et censure des aveux

Au début des années deux mille, le débat sur l'usage de la torture pendant la guerre d'Algérie est relancé sur la place publique :

– nouveaux témoignages et articles dans la presse ;
– appel de douze intellectuels à condamner la torture (dont Alleg, Schwartz et Vidal-Naquet) ;
– thèse de doctorat soutenue en 2000 par Raphaëlle Branche sur L'armée et la torture dans la guerre d'Algérie (Branche 2001) ;
– manifeste défendant l'armée française et signé par plusieurs centaines de chefs militaires ayant servi en Algérie (dont un quarteron de chefs d'état-major en retraite) :

Nous tenons d'abord à affirmer que ce qui a caractérisé l'action de l'armée en Algérie ce fut d'abord sa lutte contre toutes les formes de torture, d'assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés.

C'est cela la vérité et non le contraire. Le minimum de justice que l'on doit à tous les innocents massacrés, c'est de ne pas confondre l'ordre des victimes et des bourreaux.

En moins de 25 ans, notre génération de soldats a été engagée, au cours des guerres de 39-45 et d'Indochine puis dans le conflit algérien, dans la lutte armée contre les deux plus abominables et meurtrières idéologies que l'homme ait connues : le nazisme et le marxisme.

A travers cet engagement payé du sang ou de la vie de beaucoup des nôtres, notre idéal d'officier a été de défendre la personne humaine, ses libertés, sa totale dignité, son absolue sacralité et cela d'abord chez les plus faibles et les plus démunis : les enfants, les femmes, les populations civiles, innocentes, sans armes et sans défense, cibles toujours désignées de nos adversaires. [...]

Sans aucune autre directive, l'armée française a mené son combat avec une totale efficacité dans l'honneur et la dignité. Certains, pendant la bataille d'Alger en particulier, ont été confrontés à un dilemme : se salir les mains en interrogeant durement de vrais coupables ou accepter la mort certaine d'innocents. S'il y eut des dérives, elles furent marginales et en contradiction même avec les méthodes voulues et les objectifs poursuivis par la France et son armée ; alors que c'est au nom de leurs principes de guerre que les terroristes et même les combattants du FLN mutilaient et massacraient par l'attentat et l'assassinat femmes, enfants, population civile tant algérienne qu'européenne. (Livre Blanc : 4-5)

– publication d'un Livre blanc de l'armée française en Algérie, avec ledit manifeste comme préface. Le texte mis en exergue du premier article "Les nouveaux porteurs de valises", signé de Claude Jacquemart, en donne la tonalité :

Lancée par le président Bouteflika, animée par le Parti communiste, relayée par tout ce que le monde médiatique compte de soixante-huitards avides de s'acquérir la médaille de la Résistance sans avoir à tirer un coup de fusil, la campagne contre l'action de l'armée française vise à donner aux jeunes Français l'horreur de leur propre pays. (Livre Blanc : 8)

Le 3 mai 2001 sort un livre du général Paul Aussaresses, Services spéciaux : Algérie 1955-1957. L’auteur (qui y était et en était) soutient que les autorités politiques de l’époque étaient bien au courant du recours massif, et selon lui nécessaire, à la torture et aux exécutions sommaires (appelées corvées de bois). A la différence d'autres chefs militaires qui nient y avoir participé personnellement (comme le général Bigeard), ou d'autres encore qui expriment quelques regrets tardifs (comme le général Massu), Aussaresses reconnaît avoir pratiqué (ou fait pratiquer) lui-même tortures et exécutions sommaires et il justifie ces pratiques. Après la guerre d'Algérie il les a d'ailleurs enseignées en Amérique latine et aux Etats-Unis (sous la présidence de J. F. Kennedy, les Etats-Unis commencent à s'engager massivement dans la guerre au Viet Nam).

Le 4 mai, communiqué de Jacques Chirac, président de la République : "Horrifié par les déclarations du général AUSSARESSES, le Président de la République condamne une nouvelle fois les atrocités, les actes de torture, les exécutions sommaires et les assassinats qui ont pu être commis pendant la guerre d'Algérie [souligné par moi, JP. Ces actes sont abondamment documentés dans le livre d'Aussaresses.]. Rien ne saurait jamais les justifier." (en ligne sur le site de l'Elysée, consulté le 2010-10-12 – lien caduc – et transféré sur le site ci-dessous)

http://discours.vie-publique.fr/notices/012000002.html

Voici, selon Aussaresses, les réactions d'autres anciens chefs militaires à la publication de son livre : " "Pourquoi n'as-tu pas fermé ta gueule?" lui a lancé, au téléphone, le général Bigeard. Depuis, c'est la brouille entre les deux hommes. Un autre de ses amis, général à la retraite, lui a adressé une méchante lettre : "L'alcool et la vieillesse t'ont fait écrire des conneries." Aussaresses n'en revient toujours pas. Enfin, le général Massu, prévenu par Aussaresses de ses projets éditoriaux, se contente de grommeler au téléphone, marquant par là, lui aussi, sa réprobation aux intentions du général." (Article de l'Express du 2001-06-07)
    – http://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-fantome-aussaresses_492220.html, consulté le 2013-08-19.

En juin de la même année est lancée une procédure judiciaire contre l’auteur et l'éditeur, condamnés le 25 janvier 2002 pour "apologie de crimes de guerre" et "complicité d’apologie de crimes de guerre". Condamnation confirmée en appel l'année suivante. Le pourvoi en cassation des condamnés est rejeté le 7 décembre 2004. Aussaresses est lui-même exclu de la Légion d'honneur.

Ainsi, deux généraux français – et, sauf erreur, deux seulement – ont été condamnés pour des faits en relation directe avec la torture : Aussaresses, qui a reconnu l'avoir pratiquée, et Bollardière, qui l'a condamnée...

Saisie par les éditeurs du livre, la Cour européenne des droits de l’homme conclut le 15 janvier 2009 à une violation de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression. La France est condamnée à verser aux requérants 33 041 euros pour dommage matériel et 5 000 euros pour frais et dépens.

voirArticle 10 de la Convention européenne des droits de l'homme

– Cour de cassation (ed.), 2009. Veille bimestrielle de droit européen 23 : 83-86. Document en ligne, consulté le 2010-10-11.
http://www.courdecassation.fr/IMG/File/Veille%20bimestrielle%20n%2023%20janvier%20fvrier%202009.pdf.


"Reconnaissance de la Nation"

La "loi nº 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" stipule en son article 4, 2e alinéa :

Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. (souligné par moi, JP)

– texte de la loi 2005-158 sur le site legifrance

L'expression "rôle positif" a été introduite par le biais d'amendements défendus par Charles Vanneste (UMP, droite), qui estime qu'ils "tendent à mieux faire connaître aux jeunes générations le côté positif de la présence française en Afrique et en Asie, dans la ligne voulue par Jules Ferry, et à souligner le rôle éminent joué par les soldats originaires d'Afrique du Nord qui ont combattu sous le drapeau français au cours des deux guerres mondiales".

http://www.assemblee-nationale.fr/12/cra/2003-2004/254.asp

Cette volonté de souligner le "rôle positif" de la colonisation n'est pas le seul fait de parlementaires. Voir par exemple les déclarations d'Alain Finkielkraut dans une interview au journal israélien Haaretz (18 novembre 2005) :

In France... they teach colonial history as an exclusively negative history. We don't teach anymore that the colonial project also sought to educate, to bring civilization to the savages. They only talk about it as an attempt at exploitation, domination and plunder. [souligné par moi, JP. Suite aux vives réactions suscitées par ces propos, Finkielkraut déclare qu'il n'a pas voulu dire ce qui figure dans l'interview. Et de dénoncer une campagne de "lynchage médiatique".])
– http://www.haaretz.com/print-edition/news/french-philosopher-alain-finkielkraut-apologizes-after-death-threats-1.175186, consulté le 2010-11-16.

Le tollé suscité – après coup – par l'alinéa sur le "rôle positif" amène des parlementaires à déposer à l'Assemblée nationale une proposition de loi visant à l'abroger. Au cours des débats, le député UMP Lionnel Luca s'exclame, en conclusion de son plaidoyer pour le maintien de l'alinéa contesté : "Oui, la colonisation française a eu un rôle positif ! Son héritage, c'est aujourd'hui la francophonie." – Cette proposition de loi est rejetée le 29 novembre 2005, l'UMP, majoritaire, votant contre.

http://www.assemblee-nationale.fr/12/cra/2005-2006/081.asp

Ledit alinéa est finalement abrogé par le décret nº 2006-160 du 15 février 2006.

– texte du décret 2006-160 sur le site legifrance

Reste l'article 1 (1er alinéa) :

La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.


Références bibliographiques

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