Berlin de Berlin à Berlin (1969-2014)
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Le mur de Berlin

Historique | Le mur vu par l'Est | Formalités de passage de la frontière | Ouverture du mur (1989) | Photos


Chronologie

13 août 1961 Fermeture de la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est et entre Berlin-Ouest et la RDA. Interruption des lignes de S-Bahn et de métro entre les deux parties de la ville. Début de la construction du mur.
26 juin 1963 Le président américain, J. F. Kennedy, en visite à Berlin, déclare devant la mairie de Schöneberg : "Ich bin ein Berliner."
1971-1972 Accords sur Berlin : accord quadripartite (URSS, USA, Grande Bretagne, France), accords entre la RFA, Berlin-Ouest et la RDA sur le transit entre la RFA et Berlin-Ouest, sur les conditions d'accès des Occidentaux à l'Est, sur des questions concrètes concernant les relations entre les deux parties de la ville.
6 février 1989 Chris Gueffroy est abattu alors qu'il tentait de franchir le mur.
9 novembre 1989 Ouverture de la frontière.
13 juin 1990 Début de la destruction du mur, Bernauer Straße.
3 octobre 1990 Adhésion des Länder qui constituent la RDA à la République fédérale d'Allemagne.

13 août 1961

En 1960-1961, la RDA était confrontée à une crise de plus en plus aiguë : un flot ininterrompu de gens en partaient, pour des raisons familiales, économiques et surtout politiques – plus de 2 600 000 personnes de 1949 à 1961. Rien qu'en juillet 1961, il y eut plus de 30 000 départs. Et il s'agissait en majorité des forces vives du pays : des jeunes, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés, des médecins, des enseignants, etc. Fuir la RDA était assez simple : il suffisait d'aller à Berlin-Est, de prendre un ticket de S-Bahn ou de métro et de descendre dans une station à l'Ouest : les contrôles à la frontière n'étaient que sporadiques. De Berlin-Ouest, on prenait l'avion pour l'Allemagne de l'Ouest.

Juste un exemple : entre 1954 et 1960, plus de 4 000 médecins, dentistes et vétérinaires seraient passés à l'Ouest ; en 1965, il restait en RDA 10 000 médecins. (Chiffres cités in Badia, G. & Lefranc, P., 1966. Un pays méconnu : la République Démocratique Allemande. Dresden : Zeit im Bild.)

Pour endiguer ce flot de fugitifs, trois solutions furent envisagées par les autorités orientales :

– contrôler le trafic aérien entre Berlin-Ouest et l'Allemagne de l'Ouest, tout comme c'était déjà le cas pour le trafic par chemin de fer et par route ;
– contrôler l'accès à Berlin-Est à partir de l'Allemagne de l'Est ;
– contrôler l'accès à Berlin-Ouest à partir du secteur oriental de Berlin et de la RDA.

Chacune de ces trois solutions avait ses inconvénients.

La première revenait à toucher aux droits des alliés occidentaux à Berlin-Ouest. Le président des Etats-Unis, J. F. Kennedy, fit comprendre à son homologue soviétique, N. S. Khrouchtchev, que c'était inacceptable pour les Etats-Unis. Tout en augmentant considérablement le budget militaire américain, Kennedy définit en juillet les trois principes intangibles de la politique américaine à Berlin : maintien de la présence militaire occidentale, libre accès des Occidentaux, liberté de choix du régime politique de Berlin-Ouest.

La seconde solution était difficilement réalisable : comment isoler Berlin-Est du reste de la RDA, alors que c'en était la capitale ?

Quant à la troisième solution (fermer l'accès à Berlin-Ouest à partir de Berlin-Est ou de la RDA), elle présentait l'inconvénient de ternir quelque peu l'image du socialisme dans le monde entier : quel beau socialisme ce serait, avec des barbelés et un mur tout autour pour empêcher les gens de s'enfuir !

Après plusieurs mois d'hésitations, les Soviétiques, attachés au rôle de la RDA comme bastion avancé de leur empire en Europe, donnèrent leur aval à la troisième solution. Après tout, si le libre accès des Occidentaux à Berlin-Ouest était maintenu, les Américains ne devraient pas s'y opposer. La fermeture de la frontière fut préparée dans le plus grand secret sous l'autorité de Erich Honecker. Nom de code : Chinesische Mauer II (Grande Muraille [de Chine] II). Début août, le maréchal Konev (Koniev), qui avait dirigé le front sud lors de l'assaut sur Berlin en 1945, fut nommé commandant des forces armées soviétiques en Allemagne.

Aux premières heures du dimanche 13 août, tous les accès à Berlin-Ouest à partir de Berlin-Est et de la RDA furent fermés par les forces de police, appuyées par des forces paramilitaires (les Betriebskampfgruppen) et l'armée est-allemande – l'armée soviétique se tenant prête à intervenir en cas de problème plus grave. On commença à installer différents obstacles (barbelés, chevaux de frise, poteaux, etc.) à tous les accès à Berlin-Ouest, c'est-à-dire dans les rues – obstacles très vite remplacés par des installations plus solides, par un mur. Dans le même temps, le trafic du S-Bahn et du métro entre les deux parties de la ville fut interrompu. Par la suite, les installations frontalières furent petit à petit perfectionnées.

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Manchette de Neues Deutschland, organe du Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED), le 13 août 1961 :

Décision du Conseil des ministres de la République démocratique allemande
Déclaration des gouvernements des Etats du pacte de Varsovie

Par delà la colère et la révolte impuissantes des Berlinois – de l'Ouest et de l'Est –, les réactions furent limitées. Les commandants occidentaux attendirent deux jours avant de protester auprès de l'URSS, leurs gouvernements ne réagirent que le 17 août : leurs droits à Berlin-Ouest n'étaient pas affectés par la fermeture de la frontière. Le vice-président américain, L. B. Johnson, ne fit le voyage à Berlin-Ouest que le 19 août, le chancelier fédéral, Konrad Adenauer, le 22 août. On eut à Berlin l'impression d'être abandonné, sentiment qui s'effaça lors de la visite de Kennedy le 26 juin 1963.

Divergences politiques et linguistiques

L'un des obstacles aux négociations qui s'engagèrent peu après la construction du mur fut d'ordre linguistique. Le mur lui-même fut baptisé à l'Ouest "Schandmauer" (mur de la honte), à l'Est "demokratischer Schutzwall des Friedens" (rempart démocratique de la paix) – mais le terme simple "Mauer" avait été employé dès juin 1961 par Walter Ulbricht lui-même.

Plus importante et plus problématique était la dénomination des deux parties de Berlin et de la RDA. Jusqu'en 1972, pour l'Ouest, la RDA était la "zone" (Zone, Sowjetzone, Sowjetische Besatzungszone, SBZ) ou la "DDR" ("RDA" – avec des guillemets) et Berlin-Est était "le secteur oriental" (Ostsektor, Sektor). Pour l'Est, Berlin-Est était "das demokratische Berlin" (le Berlin démocratique), puis "Berlin – Hauptstadt der DDR" (Berlin capitale de la RDA), et Berlin-Ouest était officiellement "die selbständige politische Einheit Westberlin" (l'unité politique indépendante de Berlin-Ouest), quand on ne l'appelait pas "die westlichen Vororte der Hauptstadt der DDR" (les faubourgs occidentaux de la capitale de la RDA). Difficile, dans ces conditions, d'élaborer des accords dans un même langage : dans tous les acccords élaborés laborieusement pendant ces années, les problèmes de dénomination durent être habilement contournés.

Ainsi, l'Accord quadripartite du 3 septembre 1971 mentionne "les communications entre les secteurs occidentaux et les régions limitrophes de ces secteurs, ainsi qu'avec les régions de la République démocratique allemande qui ne sont pas limitrophes de ces secteurs" (texte français officiel) – en clair : les communications entre Berlin-Ouest et la RDA, y compris Berlin-Est...

Le mur au quotidien

Il est difficile d'imaginer ce que peut représenter la coupure en deux d'une ville quand on ne l'a pas vécue. Qu'on essaye d'imaginer Paris coupé en deux : Paris-Est, Paris-Ouest, un mur entre les deux, boulevard Saint-Michel par exemple, les lignes de métro et de RER coupées en deux, impossible d'aller de la Bastille au Louvre, la station de métro de Châtelet comme gare-frontière, etc.

Ce qu'on appelle le "mur" était en réalité une large bande de 50 m à 100 m de large et de 155 km de long entourée par deux murs :

– côté Ouest, un mur constitué, les dernières années, de plaques de béton de 3,50 m de haut, surmontées d'un large tuyau, – à certains endroits, un haut grillage à la place de mur ;
– côté Est, un mur ou un grillage ;
– entre les deux : une bande vierge (Kontrollstreifen) éclairée en permanence pour mieux repérer d'éventuels fugitifs, un fossé antichar ou des chevaux de frise, une piste pour véhicules militaires, des miradors et d'autres dispositifs techniques perfectionnés installés ici ou là (signaux de détection en tous genres, armes automatiques, chiens, etc.).

Le tout était gardé par des soldats qui avaient, en cas de besoin, ordre de tirer sur des fugitifs qu'ils ne parvenaient pas à stopper autrement (Schießbefehl).

S-Bahn, U-Bahn

Voir la page sur les transports en commun. Et voir le cas particulier de la gare de S-Bahn de Wollankstraße.

Enclaves/exclaves

Berlin-Ouest comprenait des portions de territoire situées à l'extérieur de Berlin-Ouest, des exclaves ou enclaves à l'intérieur de la RDA. Elles furent également entourées d'un mur. La plus importante, Steinstücken, était habitée, ce qui posa, à partir de 1961, le problème délicat du transit des habitants. A la suite des accords de 1971-1972, une route fut construite – et bordée de chaque côté d'un mur – pour relier Steinstücken au territoire de Zehlendorf.

Bernauer Straße

Avant 1961, le côté sud de la Bernauer Straße était bordé d'immeubles, situés dans le secteur soviétique, tandis que les deux trottoirs et la chaussée font partie du secteur français. Après le 13 août 1961, des Berlinois de l'Est mirent à profit cette situation pour fuir la RDA en sautant par les fenêtres des immeubles. Sur quoi les autorités est-allemandes firent murer les fenêtres et évacuer les immeubles, avant de les détruire entièrement à partir de 1965-1966. Mais on assista là à des scènes dramatiques de gens, parfois très âgés, sautant des fenêtres d'étages élevés dans des toiles qu'on tendait en bas pour amortir le choc. Il y eut quelques morts. Quant à l'église de la réconciliation (Versöhnungskirche), située en secteur soviétique mais dont l'accès se trouvait en secteur français, l'entrée en fut murée. Elle fut détruite en 1985.

bernauer

Points de passage

Les points de passage entre les deux parties de la ville furent réduits le 22 août 1961 à sept : un accès pour tous à la gare de Friedrichstraße, un accès pour les étrangers (Check Point Charlie), deux pour les Allemands de l'Ouest (Bornholmer Straße et Heinrich-Heine-Straße) et quatre pour les Berlinois de l'Ouest (Chausseestraße, Invalidenstraße, Oberbaumbrücke et Sonnenallee). Mais :

– les Berlinois de l'Est et les Allemands de l'Est n'eurent plus le droit d'aller à Berlin-Ouest, sauf autorisations spéciales délivrées au compte-goutte (surtout aux personnes âgées et en cas d'affaires familiales urgentes) ;
– l'accès à Berlin-Est fut également impossible pour les Berlinois de l'Ouest jusqu'aux accords de 1972, sauf pendant de courtes périodes pour les fêtes ;
– les Allemands de l'Ouest et les étrangers purent continuer à aller à Berlin-Est.

Les accords de 1971-1972 apportèrent des améliorations substantielles à la circulation des personnes, notamment et surtout pour les Berlinois de l'Ouest.

Les dispositions précises concernant les visites d'Occidentaux à Berlin-Est changèrent plusieurs fois au cours des vingt-neuf années d'existence du mur. Elles n'étaient pas non plus les mêmes pour les Berlinois de l'Ouest, les Allemands de l'Ouest et les étrangers. Mais chaque visite nécessitait une autorisation valable pour une durée limitée. Et les visiteurs étaient astreints au change obligatoire (Pflichtumtausch) d'une somme fixe par jour (25 DM contre 25 M de RDA dans les dernières années). Les contrôles douaniers étaient parfois rigoureux. Il fallait faire attention, à l'entrée, de ne pas avoir de choses interdites sur soi (par exemple, des journaux) et, à la sortie, de ne pas avoir gardé des marks-est. Le passage de la frontière ne nécessitait jamais moins d'une demi-heure et souvent beaucoup plus. Voyez quelques documents sur les formalités de passage de la frontière.

Au début des années soixante-dix, les étrangers et les Allemands de l'Ouest pouvaient séjourner 24 heures à Berlin-Est (on pouvait donc y passer la nuit) et n'étaient astreints qu'au change obligatoire de 5 DM contre 5 marks-est. Dans les dernières années du mur, aller quelques heures à Berlin-Est nécessitait l'acquittement de frais de visa de 5 DM et le change obligatoire de 25 DM, et il fallait obligatoirement repasser la frontière avant minuit. Les deux seuls points de passage autorisés pour les étrangers étaient Check Point Charlie et la gare de Friedrichstraße.

Quant aux voyages à l'Ouest d'Allemands de l'Est, ils n'étaient autorisés qu'au compte-goutte, sauf pour les retraités (qui représentaient une charge pour les finances est-allemandes). Que ce soit pour affaires familiales (décès d'un proche, par exemple) ou pour des voyages officiels (manifestations scientifiques, culturelles ou politiques), il fallait, sauf exceptions rarissimes, que le conjoint ou les enfants restent en RDA à titre de garant.

Tentatives de fuite

De 1961 à 1989, il y eut toujours des gens qui essayèrent de fuir la RDA en franchissant le mur. Ces tentatives de fuite se soldèrent parfois par la mort des fugitifs – on compte quelques dizaines de victimes (une soixantaine de morts par balle). Des croix installées ici ou là ont longtemps rappelé leur mémoire. Voir celles de la Bernauer Straße ou celles installées le long dur mur près du Reichstag.

fechter

– Le 17 août 1962, un maçon de 18 ans, Peter Fechter, tente de franchir le mur à quelques centaines de mètres de Check Point Charlie. Il parvient au second mur, mais il est découvert. On lui tire dessus. Blessé, il s'écroule au pied du mur. Des Berlinois de l'Ouest ont entendu les coups de feu. Ils entendent Fechter appeler à l'aide : "Helft mir doch!" (Aidez-moi !). Ils le voient perdre son sang. Ils lui lancent une boîte de pansements. Il n'a plus la force de les prendre. Ses appels à l'aide sont de plus en plus faibles. Il agonise, lentement. Les soldats de l'Est, qui lui ont tiré dessus, n'osent pas s'approcher. Finalement, au bout de trois quarts d'heure, ils viennent le chercher. Il meurt peu après.



          gueffroy

– Dans la nuit du 5 février 1989, deux jeunes Berlinois de l'Est tentent de fuir eux aussi. Ils arrivent au dernier obstacle quand l'alarme est déclenchée. On leur tire dessus. L'un, blessé au pied, est fait prisonnier. L'autre s'écroule, touché au cœur. Il s'appelait Chris Gueffroy. Il avait vingt ans.
Moins de dix mois après, le mur était ouvert.


Sources. – Neues Deutschland : facsimilé sur http://www.zlb.de/projekte/millennium/preview_html/nd_1961_1308.GIF_dir/preview_main.html. – Photos : nombreux sites internet et documents papier.

© Jacques Poitou 2013.