Berlin de Berlin à Berlin (1969-2014)
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Berlin, 1968 : révolte étudiante

Le mouvement étudiant des années soixante a des causes complexes. Révolte contre le conformisme politique, culturel, social, sexuel de l'après-guerre en Allemagne. Révolte contre l'absence de réflexion autocritique suffisante sur le passé nazi. Mais révolte, aussi, contre les guerres impérialistes menées contre les peuples du tiers-monde, et en premier lieu contre la guerre du Vietnam (à partir de 1965, les Etats-Unis, massivement engagés sur place, "défendent" le Vietnam du Sud en bombardant le Vietnam du Nord).

Un mouvement semblable surgit dans les mêmes années dans d'autres pays occidentaux, mais il a en Allemagne des formes spécifiques, en raison de l'histoire récente et en raison aussi du fossé qu'il y a entre la jeunesse étudiante et les générations plus âgées, désireuses de profiter des bienfaits de la société de consommation après les dures années de la guerre et de l'après-guerre. Ce fossé est encore plus profond à Berlin-Ouest du fait de la situation particulière de la ville : un pro-américanisme et un anticommunisme primaires sont les deux piliers de l'idéologie dominante. Dès que des tomates ou des œufs sont lancés contre la Amerika-Haus, rien ne va plus...

Ce mouvement étudiant a ses références théoriques, essentiellement Marx, Lénine et Marcuse. Il est aussi attiré par le rayonnement de modèles étrangers :

Cuba et la personnalité de Ernesto "Che" Guevara, qui tente de développer la guérilla dans les campagnes sud-américaines plongées dans la misère (le "Che" est assassiné en Bolivie en 1967) ;
– la Chine et la Révolution culturelle qu'y déclenche Mao Zedong en 1966, en mobilisant la jeunesse contre la bureaucratisation du pouvoir ;
– le Vietnam, qui résiste héroïquement à la guerre américaine sous la houlette de Ho Chi Minh, dont le nom est régulièrement scandé dans les manifestations contre la politique américaine (Ho-Ho-Ho Chi Minh).

L'organisation principale du mouvement et qui en entraîne d'autres dans son sillage est l'ancienne organisation étudiante du SPD, le SDS (Sozialistischer Deutscher Studentenbund), que le SPD a condamné en 1960 parce qu'il demandait la reconnaissance de la RDA. Le SDS se radicalise au fil des années soixante, et plus encore à partir de l'instauration à Bonn d'un gouvernement de coalition entre chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates en 1965 : il n'y a plus d'opposition parlementaire, et les étudiants du SDS ne voient plus d'autre solution que l'opposition extraparlementaire (außerparlamentarische Opposition – APO).

Ce mouvement prend des formes diverses, nouvelles, originales, provocatrices. Formes d'organisation sociale, avec la création de communautés (Wohngemeinschaften), dont la première et la plus célèbre est la Kommune I. Formes d'action nouvelles aussi. Trois exemples. Un samedi de décembre 1966, le SDS organise une manif-promenade sur le Kurfürstendamm : les étudiants s'habillent comme de braves Berlinois qui font leurs emplettes de Noël, ils ont tous des paquets-cadeau à la main, ils se fondent dans la foule, et tout à coup, ils se forment en manif, lancent quelques slogans et se dispersent à nouveau... jusqu'au prochain rassemblement – échappant ainsi à la répression policière : "Kommt die Polizei vorbei / gehen wir an ihr vorbei / an der nächsten Ecke dann / fängt das Spiel von vorne an.". Deuxième exemple : lors de la visite du vice-président américain Hubert Humprey à Berlin (avril 1967), les membres de la Kommune I remplissent des sacs en plastique avec de la crème, ils envisagent de les lancer en direction du vice-président. L'action échoue, mais la Bild-Zeitung titre : "Projet d'attentat à la bombe contre le vice-président US". Le mois suivant, un gigantesque incendie éclate dans un grand magasin à Bruxelles, provoquant la mort de quelque 300 personnes. Tract de la Kommune I : "Ein brennendes Kaufhaus mit brennenden Menschen vermittelt zum erstenmal in einer europäischen Großstadt jenes knisternde Vietnamgefühl (dabeizusein und mitzubrennen), das wir in Berlin bislang noch missen mußten." (Pour la première fois dans une grande ville européenne, un grand magasin qui brûle avec des gens qui brûlent donne le sentiment crépitant d'être au Vietnam (d'y être et d'y être en feu), sentiment dont jusqu'à présent nous devions encore nous passer à Berlin)...

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Affiche du SDS, reprenant les thèmes d'une campagne publicitaire des chemins de fer.
dutschke Dans ce mouvement émerge la personnalité charismatique de Rudi Dutschke, étudiant en sociologie qui a fui l'Allemagne de l'Est en 1961.

Il devient bientôt la figure de proue du mouvement et aussi, par contre-coup, la cible de campagnes haineuses de la part de la presse berlinoise : la Bild-Zeitung (du groupe Springer) s'en prend régulièrement à lui et tous ces "singes aux cheveux longs". Un jour, dans son immeuble, apparaît une inscription sur un mur : "Vergast Dutschke" (Gazez Dutschke), et ce n'est pas un fait isolé. Lors d'une manifestation très officielle organisée par le Sénat, les syndicats et les partis politiques établis, des gens brandissent des pancartes : "Dutschke raus aus West-Berlin ! – Dutschke Volksfeind Nr 1 – Bei Adolf wäre das nicht passiert – Politische Feinde ins KZ" (Dutschke hors de Berlin-Ouest ! Dutschke ennemi public N° 1 – Sous Adolf [Hitler], on n'aurait pas vu ça – Les ennemis politiques dans les camps de concentration).

Parmi tous les événements de ces années, deux ont un écho considérable.

2 juin 1967

Le 2 juin 1967, le shah d'Iran est en visite officielle à Berlin et il assiste avec madame à une représentation à l'opéra. Une manifestation est organisée pour protester contre son régime dictatorial, contre les tortures, la répression, la misère en Iran. La manifestation est pacifique, mais la police joue la stratégie de l'escalade. Elle encercle les manifestants et charge : canons à eau, matraques, gaz lacrymogène. Et un flic en civil, Karl-Heinz Kurras, tire par derrière, à bout portant, sur un étudiant, Benno Ohnesorg.

Peu après le coup de feu. Une étudiante, Friederike Dollinger, est l'une des premières à se soucier de Benno Ohnesorg et à demander des secours, qui n'arrivent que vingt minutes après le coup de feu. Benno Ohnesorg meurt peu après.

Le 8 juin, le corps de Benno Ohnesorg est transféré en Allemagne de l'Ouest, accompagné de milliers d'étudiants. Il est enterré le lendemain à Hannover.



Photo par Jürgen Henschel, photographe au journal Die Wahrheit, et publiée quelques jours plus tard dans la revue étudiante FU-Spiegel.

ohnesorg

Benno Ohnesorg était étudiant en germanistique et en romanistique, c'était un pacifiste, membre d'une organisation protestante, il n'était pas un habitué des manifs. Marié depuis avril, il allait être père. Mais aussitôt, le bourgmestre régnant de Berlin, Heinrich Albertz, déclare expressément qu'il approuve sans réserve le comportement de la police. La presse locale s'en prend elle aussi avec virulence aux étudiants, comparés par la Bild-Zeitung aux SA de Hitler. Du côté étudiant, c'est l'émotion, la colère et la révolte. Et en plus, l'assassin est acquitté à l'automne 1967... C'en est trop.

Par delà les conséquences politiques immédiates de ces événements (le bourgmestre régnant et le chef de la police berlinoise démissionnent en septembre), la brutalité de la police et le soutien que lui apportent les autorités – et la majorité de l'opinion publique – contribueront à radicaliser l'ensemble du mouvement étudiant et à en faire basculer une fraction dans l'action violente.

11 avril 1968

Jeudi saint. Un jeune extrémiste de droite, Josef Bachmann, attend Rudi Dutschke devant le siège du SDS, Kurfürstendamm 140. Dès qu'il le voit, il lui demande s'il est bien Rudi Dutschke, sort son pitsolet et tire trois balles sur Dutschke. Touché à la tête, Dutschke s'écroule, grièvement blessé. Et tandis qu'il est entre la vie et la mort, la nouvelle de l'attentat se répand parmi les étudiants. Il est clair à leurs yeux que les vrais responsables sont ceux qui, depuis des mois, à longueur de colonnes, attisent la haine contre les étudiants contestataires – c'est la presse Springer. Un cortège se forme, qui va jusqu'à la Kochstraße, où se trouve le bâtiment des éditions Springer : Mörder! Springer raus aus West-Berlin! Bild hat mitgeschossen! Enteignet Springer!. (Assassins ! Springer hors de Berlin-Ouest ! La Bild-Zeitung a tiré elle aussi ! Expropriez Springer !) Il faut empêcher la diffusion de la Bild-Zeitung. Mais le bâtiment est protégé par la police. Les heurts sont violents et se poursuivent tout le week-end pascal, cependant que le mouvement s'étend à la plupart des villes universitaires allemandes.

Après 1968

Après 1968, le mouvement étudiant éclate progressivement en plusieurs tendances. Une petite fraction évolue vers un activisme violent et meurtrier : l'un de ces groupes s'intitule "Bewegung 2. Juni", un autre est la "Rote Armeefraktion" (RAF), dont la dernière grande action d'éclat sera, à l'automne 1977, l'enlèvement et l'assassinat du patron des patrons, Hans-Martin Schleyer, suivis du suicide en prison de trois de ses activistes, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Carl Jan Raspe. Une fraction plus importante se disperse dans une multitude de petits groupes d'extrême-gauche (les K-Gruppen), qui se vilipendent les uns les autres et dont la plupart disparaîtront vers 1980. D'autres enfin s'engagent dans des mouvements à la base contre les centrales nucléaires, pour les droits de l'homme en Europe de l'Est, pour la défense de l'environnement, pour l'occupation et la réhabilitation des logements anciens que les promoteurs immobiliers veulent détruire (surtout à Kreuzberg) – c'est de tous ces mouvements que naîtra, dans les années quatre-vingt, le parti des Verts.

Quant à Rudi Dutschke, après de longs mois de rééducation, il retrouve ses facultés et s'engage à nouveau, dans la seconde moitié des années soixante-dix, auprès des Verts. Mais le 24 décembre 1979, il meurt d'une crise d'épilepsie dans sa baignoire – suite tardive de l'attentat de 1968. Il est enterré au cimetière de Dahlem, dans l'arrondissement de Zehlendorf.

En 2007, après plusieurs années de débats et de péripéties judiciaires, la décision de rebaptiser Rudi-Dutschke-Straße une partie de la Kochstraße est acquise (Koch est le nom d'un homme politique local qui vivait au XVIIIe siècle, Johann Jacob Koch, et non celui de Robert Koch, le médecin qui a découvert le bacille de la tuberculose).


A lire...

Deux bandes dessinées de Gerhard Seyfried reflètent le milieu étudiant de ces années et de la période suivante :

Seyfried, Gerhard, 1991. Wo soll das alles enden. Kleiner Leitfaden durch die Geschichte der APO. Berlin : Rotbuch Verlag. 1ère édition 1978.

Seyfried, Gerhard, 1989. Invasion aus dem Alltag. Berlin : Rotbuch Verlag. 1ère édition 1981.

Voir aussi le recueil de bandes dessinées commémoratives sorti pour le trentième anniversaire de 1968 :

Knigge, Andreas C. (ed.), 1998. Trau keinem über 30. Die 68er. Hamburg : Carlssen.


Sources des images. – Affiche du SDS : carte postale, archives personnelles. – Photo de Dutschke : Dutschke, Rudi, 1980. Mein langer Marsch. Dutschke-Klotz, G., Gollwitzer, H., Miermeister, J. (eds.). Hamburg : Rowohlt. – Photo de Ohnesorg assassiné : nombreux documents en ligne et papier.

© Jacques Poitou 2014.