Berlin de Berlin à Berlin (1969-2014)
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17 juin 1953

Le contexte

On est en pleine guerre froide entre l'Est et l'Ouest.

A l'Ouest se poursuit la politique d'intégration de l'Allemagne de l'Ouest dans le système de défense occidental, face à la puissance soviétique. Et politiques et médias se déchaînent contre le "régime de Pankow" – ainsi qu'on appelle la RDA. On réclame des élections libres dans toute l'Allemagne, comme préalable à la réunification du pays.

A l'Est, on dénonce sans relâche les "revanchards" et "militaristes" d'Allemagne de l'Ouest. Mais depuis la fin de la guerre, la politique soviétique oscille entre deux objectifs : œuvrer pour une Allemagne démilitarisée et unie ou, à défaut, faire de la zone soviétique un bastion avancé, intégré dans la sphère d'influence soviétique, face à l'Ouest.

En mars 1952, le gouvernement soviétique propose aux pays occidentaux des négociations en vue d'une Allemagne démilitarisée et unie. Refus des Occidentaux, qui considèrent qu'il ne s'agit que d'une manœuvre des Soviétiques et pour qui la priorité est de toute façon l'intégration de la RFA dans le système de défense occidental.

Pour Moscou, un virage tactique s'impose alors : il faut renforcer l'Etat est-allemand, y créer, comme à l'Ouest, des forces armées. Et les dirigeants de RDA, Walter Ulbricht en tête, obtiennent de Moscou le feu vert pour y lancer la "construction du socialisme". Cette politique, dont les deux aspects principaux sont la priorité accordée au développement de l'industrie lourde et une collectivisation accélérée, s'accompagnent de mesures contre les classes moyennes, contre les églises. Mais elle se traduit surtout par une dégradation des conditions de vie de toute la population. Le mécontentement grandit. Le flot ininterrompu de gens qui fuient la RDA s'accroît sensiblement (plus de 110 000 de janvier à mars 1953), ce qui aggrave encore la situation économique. Et le 28 mai 1953, le gouvernement décrète une augmentation des normes de production d'au moins 10 %, ce qui va entraîner une perte substantielle de salaire pour les ouvriers. Des mouvements de protestation se multiplient dans les entreprises.

Moscou prend vite conscience de la dégradation de la situation. La politique d'Ulbricht, outre qu'elle annihile toute perspective de créer une Allemagne unie et démilitarisée, risque de mener à la catastrophe. Le 2 juin, les dirgeants soviétiques convoquent la direction est-allemande au Kremlin et lui intiment l'ordre de mettre en veilleuse la "construction du socialisme" et de revenir à une politique plus mesurée. Aussitôt, à Berlin, on s'exécute et on lance un "nouveau cours" en revenant sur différentes mesures prises les mois précédents. Mais l'augmentation des normes dans les usines est maintenue. Et le 16 juin au matin, le journal syndical Tribüne la justifie encore.

L'insurrection

C'en est trop. Dans la matinée du 16, les ouvriers du bâtiment de la Stalinallee se mettent en grève et partent en manifestation dans la ville. Ils arrivent devant le siège du gouvernement et demandent à parler à Ulbricht et à Grotewohl (le premier ministre), qui ne se montrent pas. Petit à petit, la pression monte. Un mot d'ordre de grève générale est lancé pour le lendemain.

En début d'après-midi, les autorités annoncent que l'augmentation de la productivité est bien une nécessité, mais qu'il était erroné d'en décider autoritairement. Insuffisant. Et trop tard.

Les gens sont informés des événements de la journée par les radios occidentales, et notamment par RIAS (Rundfunk im amerikanischen Sektor). Le lendemain, mercredi 17 juin, le mouvement fait tache d'huile et s'étend, à Berlin comme dans toute la RDA : grèves (96 usines en grève à Berlin, représentant 25 500 grévistes), manifestations (90 000 personnes à Berlin), auxquelles viennent participer des Berlinois de l'Ouest, attaques contre des bâtiments officiels, drapeaux rouges déchirés, etc. Les revendications ne se limitent plus maintenant aux questions de salaire. On exige des élections libres et l'unification de l'Allemagne. Ce qui n'était la veille qu'un mouvement de protestation prend des allures d'insurrection. L'Etat est-allemand semble sur le point de s'écrouler. Ses principaux dirigeants se réfugient à Karlshorst, au siège du commandement soviétique.

Face à l'incapacité de la direction est-allemande à maîtriser la situation, l'Union soviétique reprend les choses en main. En fin de matinée, les chars soviétiques convergent vers le centre de Berlin. A 13 heures, l'état d'urgence est proclamé à Berlin (de même que dans la plus grande partie de la RDA). Tout rassemblement est interdit. La frontière avec les secteurs occidentaux est bouclée. Les transports en commun (métro et S-Bahn) ne circulent plus entre l'Est et l'Ouest. Le couvre-feu est instauré de 21 heures à 5 heures du matin. Petit à petit, l'ordre est rétabli.

Lors des affrontements à Berlin, 14 personnes sont tuées : 8 suite à des tirs le 17 juin (3 Berlinois de l'Est et 5 Berlinois de l'Ouest), 5 les jours suivants (4 Berlinois de l'Est, 1 Berlinois de l'Ouest). Un Berlinois de l'Ouest est exécuté après un procès expéditif. Pour l'ensemble de la RDA, on compte 55 morts.

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Les suites

La suite des événements se déroule sous le sceau de la guerre froide et des changements au sein de la direction soviétique. Les services de propagande fonctionnent à plein rendement. A l'Ouest, on dénonce le régime dictatorial qui ne se maintient que grâce aux chars russes et on honore solennellement la mémoire des morts. On fait du 17 juin – proclamé "jour de l'unité" – un jour férié. La Charlottenburger Chaussee, qui va à la porte de Brandebourg, est rebaptisée Straße des 17. Juni.

A l'Est, on déclare que tous ces troubles sont l'œuvre de provocateurs fascistes venus de l'Ouest ou à leur solde.

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Timbres commémoratifs émis à Berlin-Ouest

En même temps qu'une vague de répression s'abat sur la RDA (des milliers d'arrestations, des centaines de condamnations), le gouvernement poursuit les mesures plus libérales du "nouveau cours". Au sein de la direction, le principal instigateur de la marche forcée vers le socialisme, Walter Ulbricht, est de plus en plus contesté par ceux qui, comme Wilhelm Zaisser ou Rudolf Herrnstadt, pensent que le Parti doit reconnaître sa part de responsabilité dans la situation et changer son style de travail. Dans la seconde quinzaine de juin, la procédure de remplacement de Ulbricht à la tête du Parti est engagée et la direction soviétique semble y être favorable. Qui plus est, au sein de la direction soviétique, Lavrentij Pavlovič Berâ (Béria), le puissant chef des services de sécurité, prône de larges concessions vis-à-vis de l'Ouest pour aboutir à la création d'une Allemagne unie, neutre et démilitarisée, objectif incompatible avec la transformation de la RDA en un Etat socialiste.

Mais le 10 juillet, on annonce officiellement la destitution de Béria. Il a été arrêté le 26 juin lors d'une réunion du Présidium, à l'instigation de Hruŝëv (Khrouchtchev) et de Malenkov et avec le soutien militaire du maréchal Žukov (Joukov). On accuse Béria, entre autres choses, d'avoir voulu liquider la RDA et capituler face à l'impérialisme occidental. Désormais, on estime à Moscou qu'il n'est pas opportun de déstabiliser (encore plus) la RDA par un changement à sa tête.

Du coup, à Berlin, le cours des choses s'inverse. Avec la bénédiction des dirigeants soviétiques, Ulbricht accuse Herrnstadt et Zaisser d'avoir voulu – comme Béria – capituler face à l'ennemi et d'avoir mené un travail fractionnel au sein du Parti. Fin juillet, il obtient du Comité central leur destitution, et les médias se déchaînent aussitôt contre ces "traîtres". Ils seront exclus du Parti début 1954.

Ironie de l'histoire : la chute de Béria a permis à Ulbricht d'échapper à la sienne. Il restera à la tête du Parti jusqu'en 1971, date à laquelle il sera poussé à la démission – par ses pairs et par les dirigeants soviétiques.

En guise de conclusion

Bertolt Brecht : Die Lösung

Nach dem Aufstand des 17. Juni
Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands
In der Stalinallee Flugblätter verteilen
Auf denen zu lesen war, daß das Volk
Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe
Und es nur durch verdoppelte Arbeit
Zurückerobern könne. Wäre es da
Nicht doch einfacher, die Regierung
Löste das Volk auf und
Wählte ein anderes ?

(Traduction. La solution. – Après le soulèvement du 17 juin, le secrétaire de l'Union des écrivains fit distribuer dans la Stalinallee des tracts sur lesquels on pouvait lire que le peuple s'était aliéné la confiance du gouvernement et qu'il ne pourrait la reconquérir que par un travail redoublé. Est-ce qu'il ne serait quand même pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en élise un autre ?

Ce célèbre poème de Brecht, publié seulement après sa mort, est une réplique aux propos du secrétaire de l'Union des écrivains, Kurt Barthel (Kuba), à l'adresse des maçons de la Stalinallee (propos cités dans Neues Deutschland du 20 juin) : "Schämt ihr euch auch so, wie ich mich schäme? Da werdet ihr sehr viel und sehr gut mauern und künftig sehr klug handeln müssen, ehe euch diese Schmach vergessen wird. Zerstörte Häuser reparieren, das ist leicht. Zerstörtes Vertrauen wieder aufrichten ist sehr, sehr schwer." (cité dans http://www.17juni53.de/material/prosa_1.html, consulté le 1er septembre 2006.)

(Traduction. Avez-vous honte, comme moi, j'ai honte ? Il va falloir que vous bâtissiez énormément et très bien et que vous agissiez très intelligemment à l'avenir avant que l'on oublie cet affront de votre part. Réparer des maisons détruites, c'est simple. Restaurer une confiance détruite, c'est très très difficile.).