Berlin de Berlin à Berlin (1969-2014)
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1948 : réforme monétaire, blocus et pont aérien


Réforme monétaire

En 1948, dans le contexte global de la coupure en deux de l'Europe par ce que Churchill avait appelé un "rideau de fer", les perspectives du maintien d'une Allemagne unie s'éloignaient. Tout en protestant, comme les Soviétiques d'ailleurs, de leur volonté de maintenir l'unité de l'Allemagne, les alliés occidentaux et les milieux dirigeants ouest-allemands voulaient surtout faire des zones occidentales un rempart contre la puissance soviétique.

Dans le cadre de la préparation d'un Etat allemand séparé dans les zones occidentales, ils y décidèrent une réforme monétaire, avec l'échange des billets anciens contre des billets nouveaux intitulés "Deutsche Mark" (D-Mark). Les gouverneurs militaires des zones occidentales annoncèrent leur décision aux Soviétiques le 18 juin 1948. L'échange des billets devait avoir lieu le 21 juin. Berlin n'était pas concerné par cette mesure.

La première réaction des Soviétiques fut de décider des restrictions à la circulation entre les zones d'occupation, de façon à ce que la zone orientale ne soit pas aussitôt submergée de billets anciens.

Le 23 juin, ils annoncèrent également une réforme monétaire dans leur zone. Comme ils n'avaient pas prévu la chose, un coupon spécial devait être collé sur les billets anciens (on parlait de Kupon-Mark). Ces billets modifiés furent mis en circulation du 24 juin au 28 juin et remplacés peu après par des billets neufs (Mark der deutschen Notenbank – MDN). En même temps, les Soviétiques interdirent l'usage du mark-ouest dans leur zone d'occupation et dans l'ensemble de Berlin, qu'ils considéraient comme faisant partie de la zone soviétique.

Aussitôt, les Occidentaux refusèrent l'application de cette décision dans leurs secteurs. Ils décidèrent d'y introduire le mark-ouest. Pour marquer la spécificité du statut de la ville, les billets mis en circulation à Berlin étaient tamponnés d'un B (B-Mark). L'échange des billets commença le 24 juin. La monnaie de la zone soviétique y était également autorisée : de nombreux services administratifs et autres étaient encore communs. Très vite, le mark-est se déprécia par rapport au mark-ouest. Il s'échangeait (à l'Ouest) au marché noir puis dans des bureaux de change (Wechselstuben) à un taux fluctuant (entre 3 et 10 contre 1). A partir du 20 mars 1949, seul le mark-ouest eut cours dans les secteurs occidentaux.

Blocus (Berliner Blockade) et pont aérien (Luftbrücke)

Dans la nuit du 23 au 24 juin, les Soviétiques bloquèrent la circulation sur la ligne de chemin de fer Berlin-Helmstedt (c'est-à-dire entre Berlin et les zones occidentales). Ils arrêtèrent aussi la fourniture des secteurs occidentaux en électricité. Peu après, tous les accès terrestres et fluviaux aux secteurs occidentaux furent bloqués. Seuls restaient sans entraves les trois couloirs aériens prévus par les accord interalliés. Les Soviétiques voulaient ainsi obliger les Occidentaux à revenir sur leur décision d'introduire le mark-ouest dans leurs secteurs et, plus généralement, les obliger à reconnaître l'appartenance de l'ensemble de Berlin à la zone d'occupation soviétique.

La réaction des Occidentaux, et d'abord des Américains, fut immédiate : il fallait défendre la ville contre l'expansionnisme soviétique. Après la transformation des pays d'Europe de l'Est en "démocraties populaires" prosoviétiques, il fallait défendre à tout prix les positions des Occidentaux, aussi bien à Berlin que dans le reste du monde. Les tensions Est-Ouest se transformaient en guerre froide, et Berlin en était le premier point chaud.

Le problème principal était l'approvisionnement des secteurs occidentaux de Berlin. Pour cela, les Américains, immédiatement suivis par les Anglais, mirent sur pied un pont aérien (Luftbrücke) – les Français, occupés à faire la guerre contre l'indépendance du Vietnam, n'avaient pas de forces aériennes disponibles… Et Berlin-Ouest fut ainsi approvisionné à partir des zones occidentales, par les trois couloirs aériens, en charbon (les deux tiers du total du fret), en denrées alimentaires, etc. Les avions atterrissaient sur les aéroports de Tempelhof et de Gatow et un troisième aéroport fut aménagé en quelques semaines à Tegel. Pendant toute la période du pont aérien, les avions (baptisés par les Berlinois "Rosinenbomber" – bombardiers en raisins secs) atterrissaient en moyenne (nuit et jour) toutes les deux minutes et demie.

map luftbruecke

Le pont aérien fut un succès, même si cette période fut pour les Berlinois de l'Ouest une période de privations. Le blocus soviétique avait échoué.

Au terme de plusieurs tentatives de négociation, un accord fut finalement été signé le 5 mai 1949 entre les quatre alliés à New York. Il stipulait la fin du blocus (et de toutes les contre-mesures prises par les Occidentaux) à partir du 12 mai 1949. Et le communiqué de la conférence des ministres des Affaires étrangères signé à Paris le 26 juin 1949 précisait aussi le droit des alliés occidentaux à accéder aux secteurs occidentaux de Berlin par voie d'air et de terre.

Conséquences

Les conséquences de ces évènements furent considérables.

La division de l'Allemagne et de Berlin s'en trouva approfondie. Dès fin 1948, la coupure administrative de la ville était effective, et quelques semaines après la fin du blocus, les deux Etats allemands étaient créés.

L'engagement des Occidentaux pour la défense de Berlin-Ouest constitua dès lors une pierre angulaire de leur politique – et ce tant que dura la division de l'Europe : Berlin n'était plus seulement la capitale de l'Allemagne vaincue, mais surtout la ville qu'il fallait maintenant aider et défendre contre les ambitions soviétiques. Berlin était devenue la "Frontstadt" – la ville du front antisoviétique, un bastion avancé au-delà du "rideau de fer".

reuter Et le maire élu de Berlin, Ernst Reuter (ancien communiste devenu social-démocrate), joua au mieux cette carte. Le 9 septembre 1948, lors d'un meeting monstre de 300 000 personnes devant le Reichstag en ruine, il s'écria :

Peuples du monde, peuples d'Amérique, d'Angleterre, de France, d'Italie, regardez cette ville et comprenez que vous ne pouvez pas, que vous n'avez pas le droit d'abandonner cette ville. Il n'y a pour nous tous qu'une possibilité : rester ensemble jusqu'à ce que ce combat soit gagné, jusqu'à ce que ce combat soit enfin scellé par la victoire sur les ennemis, par la victoire sur la puissance des ténèbres.

Parallèlement, le statut des Occidentaux changa aux yeux des Berlinois : ce n'étaient plus les puissances d'occupation (Besatzungsmächte), mais les puissances protectrices (Schutzmächte). Proaméricanisme, antisoviétisme et anticommunisme furent – et pendant longtemps – les thèmes majeurs, largement partagés, de la vie politique de Berlin-Ouest.


Sources des images. – Pont aérien : nombreux documents internet et papier. – Ernst Reuter : Korber, Horst (ed.), s.d [1965 ?]. A propos de Berlin. Berlin : Presse- und Informationsamt (original : Landesarchiv Berlin).

© Jacques Poitou 2013.