Berlin de Berlin à Berlin (1969-2014)
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Berlin, 1918-1919 : la révolution

Début novembre 1918. Cinquième année de guerre. La révolte gronde partout en Allemagne. Des soldats et des marins se mutinent. Des grèves éclatent. Partout se forment des conseils d'ouvriers et de soldats. Les revendications : la paix, la liberté, du pain.

Les autorités politiques et militaires ont peur que l'Allemagne ne bascule dans la révolution comme la Russie un an avant, peur d'une révolution bolchévique. Peur partagée par les sociaux-démocrates majoritaires du SPD, qui participent au gouvernement depuis quelques semaines. Au début de l'année, une scission a eu lieu au sein du SPD : d'un côté les majoritaires, qui soutiennent l'effort de guerre, de l'autre les indépendants (USPD), qui réclament des négociations de paix. Au sein de l'USPD, le groupe spartakiste (Spartakus-Gruppe), dont les figures de proue sont Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, milite activement en faveur d'une révolution sociale radicale.

9 novembre 1918

Pour le 9 novembre, un appel à la grève générale est lancé. Des dizaines de milliers d'ouvriers convergent vers le centre de Berlin, occupent les usines, les bâtiments officiels.

Dans les coulisses du pouvoir, on presse l'empereur d'abdiquer. Il accepte enfin, vers midi. Le chancelier en poste, le prince Max von Baden, cède la place au social-démocrate Friedrich Ebert qui, seul, peut encore sauver la situation. Ebert proclame la victoire de la révolution et appelle ouvriers et soldats au calme. Mais quelle voie va prendre l'Allemagne ? Va-t-elle devenir une monarchie parlementaire ? Cette solution est vite écartée, elle ne suffirait pas à calmer la foule. Une république ? Mais quelle république ? Une république parlementaire ou une république des conseils d'ouvriers et de soldats, comme en Russie ?

De fait, la république est proclamée deux fois dans l'après-midi du 9 novembre. Une première fois par le social-démocrate Philipp Scheidemann, d'une fenêtre du Reichstag, vers 14 heures. Et une seconde fois vers 16 heures, d'un balcon du château, par Karl Liebknecht, qui proclame une république socialiste.

Reichstag, 14 heures : Philipp Scheidemann (SPD)

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Ouvriers et soldats ! Les quatre années de guerre ont été terribles, les sacrifices que le peuple a dû consentir avec ses biens et avec son sang ont été effroyables, cette guerre sinistre est terminée. La tuerie a pris fin. Nous subirons encore longtemps les conséquences de la guerre, la détresse et la misère. La défaite, que nous voulions éviter à tout prix, ne nous a pas été épargnée. Nos propositions de conciliation ont été sabotées, nous avons été nous-mêmes insultés et calomniés. Les ennemis du peuple travailleur, les véritables ennemis intérieurs qui sont responsables de l'écroulement de l'Allemagne, se taisent et se cachent. C'étaient les combattants de salons qui ont maintenu leur exigences de conquêtes, de la même façon qu'ils ont mené une lutte acharnée contre toute réforme de la constitution et en particulier contre le honteux système électoral de la Prusse. On peut espérer que ces ennemis du peuple sont éliminés pour toujours. L'empereur a abdiqué. Lui et ses samis ont disparu, le peuple a remporté une victoire totale sur eux. Le prince Max von Baden a transmis la fonction de chancelier du Reich au député Ebert. Notre ami va former un gouvernement ouvrier, auquel participeront tous les partis socialistes. Le nouveau gouvernement ne doit pas être troublé dans la tâche qu'il a à accomplir pour la paix, dans ses efforts pour assurer du travail et du pain. Ouvriers et soldats, ayez conscience de la signification historique de ce jour. Ce qui s'est produit est inoui. Un grand et immense travail nous attend. Tout pour le peuple. Rien ne doit arriver qui porte atteinte à l'honneur du mouvement ouvrier. Soyez unis, fidèles et conscients de votre devoir. Le vieux monde vermoulu, la monarchie se sont écroulés. Vive le monde nouveau. Vive la république allemande.

Château, 16 heures : Karl Liebknecht (spartakistes)

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Camarades, le jour de la liberté s'est levé. Plus jamais un Hohenzoller ne foulera cette place. [...] Camarades, je proclame la république socialiste libre d'Allemagne, qui doit rassembler tous les peuples, dans laquelle il ne doit plus y avoir d'esclaves, dans laquelle chaque ouvrier honnête recevra le juste salaire de son travail. La domination du capitalisme qui a transformé l'Europe en un champ de cadavres est brisée. [...] Mais si le vieux monde est abattu, nous ne devons pas croire que notre tâche est achevée. Nous devons concentrer toutes nos forces pour construire le gouvernement des ouvriers et des soldats et pour instaurer un nouvel ordre étatique du prolétariat, un ordre de paix, de bonheur et de liberté pour tous nos frères allemands et pour nos frères dans le monde entier. Nous leur tendons la main et les appelons à achever la révolution mondiale. Que ceux d'entre vous qui veulent voir réalisées la république socialiste libre d'Allemagne et la révolution mondiale lèvent la main en guise de serment. (Toutes les mains se lèvent et des cris fusent : vive la république !)

Cependant, Ebert forme le gouvernement, baptisé conseil des commissaires du peuple et constitué de sociaux-démocrates majoritaires et indépendants. Mais derrière la façade sociale affichée par Ebert, l'appareil gouvernemental reste le même, et les chefs militaires soutiennent Ebert.

Les spartakistes, qui veulent que tout le pouvoir passe aux conseils d'ouvriers et de soldats, ne participent pas au nouveau pouvoir. Mais, à la différence de la Russie un an avant, les conseils d'ouvriers et de soldats sont dominés par les sociaux-démocrates.

En novembre, les jeux ne sont pas encore faits. Des troubles éclatent un peu partout. En janvier, la révocation par le gouvernement du préfet de police de Berlin favorable à la gauche, Emil Eichhorn, pousse les spartakistes à la révolte et à l'insurrection (contre l'avis de Liebknecht et Luxemburg). Avec l'aide de l'armée, le social-démocrate Gustav Noske écrase l'insurrection.

Double meurtre

Dans le cadre de la répression, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont arrêtés le 15 jenvier 1919 et assassinés par les militaires. Le corps de Rosa Luxemburg est jeté dans le Landwehrkanal. Ce double meurtre soulève une vague d'indignation bien au-delà des seuls révolutionnaires et qui s'amplifiera quand les assassins seront acquittés, en mai 1919.

Au cimetière de Friedrichsfelde, où ils seront enterrés, un monument sera construit en 1926 pour leur rendre hommage et il sera chaque année le lieu de manifestations commémoratives. Les nazis le détruiront en 1935. En 1951, un nouveau monument (Gedenkstätte der Sozialisten) sera construit.

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Ci-contre : timbres émis par la RDA en 1971 pour le 100e anniversaire des deux révolutionnaires

De la république de Weimar au IIIe Reich

En février 1919, Ebert réunit l'assemblée constituante non à Berlin (trop agité), mais dans la petite ville de Weimar. Une république parlementaire est instaurée. Friedrich Ebert est élu président, Philipp Scheidemann chancelier.

Quatorze ans plus tard, le 30 janvier 1933, le successeur de Ebert à la présidence, le maréchal Hindenburg, appelle Adolf Hitler au poste de chancelier.


Source des illustrations : archives personnelles.

© Jacques Poitou 2013.